Les Terres australes françaises abritent la plus riche communauté de cétacés sous souveraineté française, et la moins visitée. Entre l’archipel de Crozet, celui des Kerguelen et les îles Saint-Paul et Amsterdam, la France administre un espace maritime subantarctique où vivent une sous-espèce de dauphin que l’on ne trouve nulle part ailleurs au monde et l’une des deux seules populations d’orques connues pour s’échouer volontairement afin de chasser. C’est aussi, avec 1,66 million de kilomètres carrés protégés, la deuxième aire marine protégée de la planète.
La réserve naturelle nationale des Terres australes françaises a été créée par décret le 3 octobre 2006, étendue en décembre 2016, puis de nouveau par le décret du 10 février 2022. Elle couvre aujourd’hui 1 662 679 km², dont environ 7 700 km² de terres émergées et 1 655 000 km² de domaine marin. C’est 15 % de l’espace maritime français, la plus vaste réserve naturelle de France et la deuxième plus grande aire marine protégée du monde.
Ce chiffre n’est pas une abstraction administrative. Les eaux de Crozet et de Kerguelen se situent de part et d’autre du front polaire antarctique, où la remontée d’eaux froides et riches en nutriments alimente une production planctonique considérable. C’est ce mécanisme, décrit sur notre page consacrée aux courants océaniques et aux migrations, qui explique la densité de grands cétacés dans un secteur par ailleurs inhospitalier.
C’est la curiosité zoologique du territoire, et elle est trop peu connue. Le dauphin de Commerson vit en Patagonie et aux Malouines. Il existe aussi, isolée, une population aux Kerguelen, décrite en 2007 comme une sous-espèce à part entière sous le nom de Cephalorhynchus commersonii kerguelenensis par Robineau, Goodall, Pichler et Baker.
Les deux populations sont séparées par 8 500 km d’océan et aucun individu, aucun squelette, n’a jamais été trouvé sur les îles intermédiaires, ni à Crozet, ni à Heard, ni à Amsterdam ou Saint-Paul. La colonisation des Kerguelen s’est donc faite une fois, il y a longtemps, et le contact n’a jamais été rétabli. Les animaux des Kerguelen sont plus grands et se distinguent par leur patron de coloration et leur génétique mitochondriale.
Point important pour la justesse du propos : aucun recensement n’a jamais été conduit sur cette sous-espèce. On ne sait pas combien ils sont. C’est le seul cétacé endémique du territoire national, et son effectif est inconnu.
La population d’orques de Crozet est suivie par photo-identification depuis les années 1960, ce qui en fait l’une des mieux documentées de l’hémisphère sud. Elle est célèbre pour une technique de chasse rarissime : l’échouage volontaire. L’animal se propulse sur la plage pour saisir un jeune éléphant de mer ou une otarie, puis se dégage à la vague suivante. Ce comportement est enseigné par les mères pendant plusieurs années, les premières captures réussies survenant vers cinq ou six ans, et il n’est connu que dans deux populations au monde, celle de Crozet et celle de Península Valdés en Argentine.
La trajectoire démographique, elle, est un cas d’école de dommage collatéral.
| Période | Individus identifiés |
|---|---|
| 1988-1989 | 93 |
| 1998-2000 | 43 |
| 2014 | 33 |
La cause principale est la pêche illégale à la légine australe, qui s’est développée dans la zone après 1996. Les orques et les cachalots ont appris à prélever les poissons directement sur les palangres, un comportement appelé déprédation, ce qui les a exposés aux représailles des navires clandestins. La Marine nationale a mis fin à cette pêche en 2002. La population ne s’est pas reconstituée au rythme espéré : chez une espèce dont les femelles se reproduisent tous les trois à cinq ans, une décennie de mortalité adulte ne se rattrape pas en une génération.
La déprédation, elle, n’a pas cessé. Elle s’exerce désormais sur la pêcherie légale et encadrée, et constitue un problème économique et scientifique toujours ouvert, à Crozet comme à Kerguelen.
Les eaux australes françaises se situent sur la route et sur les zones d’alimentation de plusieurs mysticètes. La baleine franche australe y transite, la baleine à bosse également. Le rorqual commun, le rorqual boréal et le petit rorqual de l’Antarctique fréquentent le secteur en été austral.
Le cas le plus intéressant est celui de la baleine bleue pygmée, sous-espèce de la baleine bleue, qui exploite les eaux productives du plateau de Kerguelen et de l’île Heard. Ce secteur est d’ailleurs reconnu comme zone importante pour les mammifères marins par le groupe de travail de l’UICN, sous l’intitulé « Heard Island, Kerguelen and Surrounding Waters ».
S’y ajoutent des odontocètes typiquement subantarctiques : le dauphin sablier, le marsouin à lunettes, et plusieurs baleines à bec parmi les plus mal connues du monde, l’hypérodon austral, la bérardie d’Arnoux, la baleine à bec de Layard et la baleine à bec de Gray. Pour ces dernières, l’essentiel de ce que l’on sait provient d’échouages.
Kerguelen a connu une station baleinière à terre, Port-Jeanne-d’Arc, installée par des intérêts norvégiens en 1908 et exploitée par intermittence jusqu’aux années 1920. Ses ruines subsistent et sont classées. La chasse pélagique industrielle dans l’océan Austral, qui a suivi, a prélevé des effectifs sans commune mesure : c’est elle qui a réduit les populations de rorquals de l’hémisphère sud à quelques pour cent de leur niveau initial, comme le retrace notre page sur l’histoire de la chasse à la baleine.
La reconstitution observée aujourd’hui dans le secteur, notamment chez la baleine à bosse et la baleine franche australe, se mesure donc à partir d’un plancher très bas, et non d’un état de référence.
Il n’existe pas de campagne d’observation régulière des cétacés dans ce secteur, faute de moyens navals disponibles. L’essentiel des connaissances provient de la photo-identification menée depuis les bases, des échouages, des observations opportunistes depuis le Marion Dufresne, et de l’acoustique passive.
Une source indirecte mérite d’être citée, à condition de dire précisément ce qu’elle est. Le consortium international MEOP équipe depuis 2004 des éléphants de mer de balises océanographiques et a rassemblé plus de 870 000 profils verticaux de température et de salinité, dont une part considérable en hiver austral, là où aucun navire ne va. Ces données ne portent sur aucun cétacé : les phoques sont les porteurs, la mesure est physique. Elles décrivent en revanche l’océan dans lequel vivent les cétacés du secteur, ce qui intéresse directement les préférences thermiques et bathymétriques.
La France est le deuxième contributeur du consortium avec 56 déploiements et 395 balises, pour 73 494 profils de température. Le détail mérite d’être connu, car il dit quelque chose de la couverture réelle du secteur : 35 déploiements se situent à Kerguelen, de 2004 à 2024, pour 58 016 profils, et sept en Terre Adélie. Aucun déploiement, d’aucun pays, n’a été réalisé à Crozet. L’archipel qui abrite les orques les plus étudiées du territoire est aussi celui sur lequel on dispose du moins de mesures océanographiques.
Température médiane de l'eau, en degrés Celsius, par bande de latitude de 2 degrés et par tranche de profondeur. Chaque cellule agrège au moins trente mesures. On lit de gauche à droite le passage des eaux antarctiques, sous zéro degré jusqu'en surface, aux eaux subtropicales du nord de la zone. Le resserrement des couleurs entre 52 et 46 degrés sud correspond aux fronts du courant circumpolaire antarctique, qui organisent la répartition des proies et donc celle des grands cétacés du secteur.
21 % des profils ont été acquis entre mai et septembre, l'hiver austral, quand aucun navire océanographique ne travaille dans ces latitudes. C'est tout l'intérêt de la méthode : l'animal plonge de toute façon, et la balise mesure pendant qu'il chasse.
| Latitude | Surface | 100 dbar | 300 dbar | 500 dbar | Profils |
|---|---|---|---|---|---|
| 68 à 66°S | -1,80 | -1,72 | -1,68 | -0,94 | 2 121 |
| 66 à 64°S | -1,81 | -1,71 | -1,44 | 0,19 | 3 495 |
| 64 à 62°S | -0,53 | 0,65 | 1,62 | 1,48 | 1 594 |
| 62 à 60°S | 0,05 | 0,16 | 1,88 | 1,71 | 1 363 |
| 60 à 58°S | 0,98 | 0,27 | 1,93 | 1,83 | 1 809 |
| 58 à 56°S | 1,26 | 0,52 | 2,01 | 2,04 | 3 155 |
| 56 à 54°S | 1,95 | 1,23 | 2,10 | 2,21 | 5 051 |
| 54 à 52°S | 2,77 | 2,00 | 2,15 | 2,31 | 7 830 |
| 52 à 50°S | 3,50 | 2,49 | 2,15 | 2,32 | 12 838 |
| 50 à 48°S | 4,23 | 3,27 | 2,50 | 2,53 | 11 224 |
| 48 à 46°S | 5,30 | 4,25 | 3,34 | 2,98 | 4 719 |
| 46 à 44°S | 6,61 | 4,67 | 3,79 | 3,26 | 1 811 |
| 44 à 42°S | 10,21 | 10,13 | 9,40 | 7,50 | 429 |
| 42 à 40°S | 11,00 | 10,85 | 10,68 | 9,46 | 78 |
Ces données ne portent sur aucun cétacé. Elles ont été collectées par des éléphants de mer austraux (Mirounga leonina) équipés de balises CTD-SRDL à Kerguelen. Elles décrivent l'océan dans lequel vivent les cétacés du secteur, pas les cétacés eux-mêmes. Source : jeu MEOP-CTD, version du 8 mars 2024, doi.org/10.17882/45461, licence Creative Commons Attribution 4.0. Données de mammifères marins collectées et mises à disposition gratuitement par le consortium international MEOP et les programmes nationaux qui y contribuent (meop.net). Calculs cetace.info sur les 255 balises des 35 déploiements français de Kerguelen.
Pratiquement pas. Il n’existe aucun tourisme d’observation dans les Terres australes. L’accès se fait par le Marion Dufresne, navire ravitailleur qui dessert les bases depuis La Réunion quatre fois par an et embarque un nombre très restreint de passagers, sur dossier. Les rotations durent environ quatre semaines. Les rencontres avec les cétacés y sont possibles mais fortuites, et la réserve encadre strictement toute approche.
Pour qui veut observer des cétacés sous pavillon français dans des conditions accessibles, les autres collectivités d’outre-mer, ou la métropole, sont des choix autrement plus réalistes.
Oui, au rang de la sous-espèce : le dauphin de Commerson des Kerguelen, Cephalorhynchus commersonii kerguelenensis, décrit en 2007, ne se rencontre nulle part ailleurs. Son effectif n’a jamais été estimé.
Trente-trois individus formellement identifiés en 2014, contre 93 en 1988-1989. La chute est principalement imputable à la pêche illégale à la légine australe pratiquée après 1996, à laquelle la Marine nationale a mis fin en 2002.
Une technique de chasse par laquelle l’orque se projette sur la plage pour saisir un jeune pinnipède, puis regagne l’eau. Elle est enseignée par les mères sur plusieurs années et n’est connue que dans deux populations au monde, à Crozet et à Península Valdés.
Elle protège l’habitat sur 1,66 million de kilomètres carrés, ce qui est considérable, et la pêche y est encadrée et surveillée. Elle ne résout pas la déprédation sur les palangres, ni le déficit d’observation : on ignore l’effectif de la plupart des espèces présentes. Notre page sur les aires marines protégées dédiées aux cétacés replace ce dispositif parmi les autres.
