On explique volontiers la présence des cétacés dans le golfe de Gascogne par la température de l’eau et la richesse en plancton. C’est vrai, mais incomplet. Sous ces variables mobiles se trouve une donnée fixe, qui organise le reste : la nature du fond. Sable, vase, roche ou sédiment grossier ne portent pas les mêmes proies, et cette carte-là ne change pas d’une saison à l’autre.
Les données proviennent d’EMODnet Geology, qui harmonise à l’échelle européenne les levés nationaux, ici pour l’essentiel ceux du SHOM et de l’Ifremer. La classification employée est celle de Folk, ramenée à cinq classes, standard européen pour décrire un sédiment de surface selon ses proportions de gravier, de sable et de vase.
Sédiment de surface classé selon la nomenclature de Folk à cinq classes, sur 55 773 km² cartographiés entre 43,4 et 48,0 degrés nord. Le sable domine le plateau continental, les vases occupent les débouchés de la Loire et de la Gironde ainsi que les grands fonds, et la roche affleure sur le talus et aux abords rocheux de la Bretagne et de la côte cantabrique.
Projection de Mercator. Les polygones de moins de 5 pixels carrés ne sont pas tracés : ils représentent une part négligeable de la surface mais alourdiraient la page sans rien montrer.
| Classe de Folk | Surface | Part | Polygones |
|---|---|---|---|
| Vase à sable vaseux | 12 570 km² | 22,5 % | 728 |
| Sable | 25 459 km² | 45,6 % | 1 397 |
| Sédiment grossier | 5 217 km² | 9,4 % | 1 303 |
| Sédiment mixte | 1 496 km² | 2,7 % | 126 |
| Roche et blocs | 11 029 km² | 19,8 % | 738 |
| Non renseigné | 2 km² | 0 % | 1 |
| Total | 55 773 km² | 100 % | 4 293 |
Carte de géologie, pas de cétacés. Elle décrit le support du réseau trophique, pas la présence des animaux. Source : EMODnet Geology, couche seabed_substrate_250k, sous licence Creative Commons Attribution 4.0. Les polygones français proviennent pour l'essentiel du SHOM et de l'Ifremer. Surfaces calculées par cetace.info en projection cylindrique équivalente.
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La lecture est nette. Le sable couvre près de la moitié du plateau continental. Les vases se concentrent en deux situations opposées : les vasières côtières, au débouché de la Loire et de la Gironde, où les fleuves déposent leurs particules fines, et la plaine abyssale, où seules les particules les plus légères parviennent à décanter. La roche affleure sur le talus continental et sur les abords bretons et cantabriques. Le sédiment grossier, graviers et cailloutis, occupe les zones balayées par les courants les plus forts.
Un cétacé ne choisit pas un sédiment, il suit ses proies. Mais ses proies, elles, choisissent un sédiment.
Le lançon, poisson-aiguille dont dépendent de nombreux prédateurs, ne s’enfouit que dans des sables propres et bien calibrés, sans vase. Sa distribution est donc dictée par la granulométrie, et avec elle celle des oiseaux et des mammifères marins qui l’exploitent. À l’inverse, les vasières abritent langoustines, soles et céteaux, un cortège tout différent.
Le marsouin commun, espèce côtière et benthophage, est étroitement lié aux fonds meubles du plateau. Le dauphin commun, plus mobile, exploite la colonne d’eau au-dessus du plateau comme du talus. Le ziphius de Cuvier et le cachalot pygmée, eux, ne fréquentent que les grands fonds au-delà de la rupture de pente, là où la carte bascule vers la vase profonde.
Cette structure éclaire ce que montrent nos autres pages : la distribution modélisée des cétacés et les observations recensées dans le golfe dessinent des contrastes dont la géologie du fond est l’une des causes, aux côtés des préférences thermiques et bathymétriques propres à chaque espèce.
Le trait le plus important de la carte n’est pas une couleur mais une frontière : le passage du plateau continental au talus, vers 200 mètres de profondeur. Sur la carte, il correspond à la bande rocheuse et à l’apparition brutale des vases profondes.
Cette rupture concentre l’activité biologique, parce que les courants qui butent sur la pente y forcent des remontées d’eau profonde chargée de nutriments. Elle sépare aussi deux communautés de cétacés : les espèces de plateau d’un côté, les plongeurs profonds de l’autre. Le gouf de Capbreton, canyon sous-marin qui entaille le plateau jusqu’à quelques centaines de mètres de la côte landaise, constitue une exception locale spectaculaire : il amène les conditions du talus à portée immédiate du rivage, ce qui explique que des espèces hauturières y soient observées, et échouées, bien plus souvent qu’ailleurs sur la côte française.
Il faut être clair sur sa portée. C’est une carte de géologie, pas une carte de cétacés. Elle ne dit ni où sont les animaux, ni combien ils sont, ni s’ils s’y nourrissent. Elle décrit le support du réseau trophique.
Trois limites méritent d’être connues. La classification de Folk à cinq classes est un résumé : deux fonds classés « sable » peuvent différer par leur granulométrie fine et n’abriter ni la même faune ni les mêmes proies. Ensuite, l’échelle de restitution est le 1:250 000, ce qui interdit toute lecture locale ; les levés d’origine, plus fins par endroits, ont été généralisés pour l’harmonisation européenne. Enfin, le sédiment de surface n’est pas figé : les tempêtes, les courants de marée et le chalutage de fond le remanient, et certains levés du lot ont plusieurs décennies.
Ce dernier point n’est pas anecdotique. Le chalutage de fond modifie physiquement le sédiment et la faune qui y vit, ce qui fait partie des pressions décrites dans notre page sur la pêche et les collisions dans le golfe.
Une nomenclature des sédiments marins fondée sur les proportions relatives de gravier, de sable et de vase, proposée par le géologue Robert Folk en 1954. Elle existe en 16, 7 ou 5 classes ; c’est la version à cinq classes, la plus robuste pour comparer des levés d’origines différentes, qui est employée ici. Notre glossaire reprend les termes techniques du site.
Pas directement. Elle détermine la faune benthique et une partie des poissons, donc l’offre alimentaire, qui pèse elle-même sur la répartition des prédateurs. C’est une chaîne de causes, pas un lien mécanique : la température, la profondeur, les courants et la saison comptent autant.
Parce que la vase, faite de particules très fines, ne se dépose que là où l’eau est calme. Ce sont les deux extrémités du système : les vasières côtières abritées, alimentées par les fleuves, et la plaine abyssale, hors d’atteinte des courants et de la houle. Entre les deux, le plateau balayé garde les sables et les graviers.
D’EMODnet Geology, qui les diffuse sous licence Creative Commons Attribution 4.0, donc réutilisables avec citation, y compris commercialement. Les levés français sous-jacents sont ceux du SHOM et de l’Ifremer. L’Office français de la biodiversité publie de son côté une fiche du jeu SHOM pour le golfe de Gascogne, mais sans mention de licence, ce qui nous a conduits à privilégier la source européenne.
