L’histoire de la chasse à la baleine est l’une des plus longues et des plus dramatiques de la relation entre l’humanité et la faune sauvage. Elle s’étend sur plus de mille ans, traverse trois âges (artisanal, commercial, industriel), a vu plusieurs espèces frôler l’extinction, puis s’est presque arrêtée grâce à l’un des premiers grands moratoires environnementaux internationaux. Aujourd’hui, elle subsiste à l’état résiduel — souvent contesté — dans quelques pays.
La chasse à la baleine est probablement aussi ancienne que la navigation côtière. Des peintures rupestres en Corée datant de plus de 7 000 ans représentent déjà des scènes de chasse à la baleine grise. Les Basques, sur les côtes du golfe de Gascogne, pratiquent la chasse à la baleine franche de l’Atlantique Nord (Eubalaena glacialis) à partir du XIe siècle au moins. Les Inuit chassent la baleine boréale dans l’Arctique depuis des millénaires, dans le cadre de leur économie de subsistance.
La chasse traditionnelle est essentiellement artisanale: chaloupes à rames, harpons à main lancés à courte distance, longues poursuites du cétacé blessé jusqu’à son épuisement. La baleine franche, lente et flottante après sa mort (d’où son nom — right whale, « bonne baleine à chasser »), est la cible privilégiée. Toutes les parties de l’animal sont utilisées : la graisse pour l’éclairage, les fanons pour les corsets et les ressorts, la viande pour la consommation.
À partir du XVIIe siècle, la chasse à la baleine devient une véritable industrie maritime mondiale. Les flottes hollandaises, anglaises, américaines puis allemandes et françaises sillonnent les océans à la recherche des cétacés.
Le grand cachalot devient la cible privilégiée à partir du milieu du XVIIIe siècle. L’huile de spermaceti, extraite de son énorme organe céphalique, donne une bougie sans fumée, une huile lampante claire, et un lubrifiant industriel de précision recherché. Pendant un siècle, c’est cette huile qui éclaire les villes occidentales (Londres, Paris, New York), avant d’être remplacée par le kérosène pétrolier à partir des années 1860.
L’invention du canon-harpon explosif par le Norvégien Svend Foyn en 1864, puis l’apparition des navires-usines à vapeur à la fin du XIXe, transforment la chasse en industrie effrayamment efficace. Les rorquals, jusqu’alors épargnés par les baleiniers classiques (trop rapides, ils coulent une fois tués), deviennent des cibles atteignables.
Le bilan du XXe siècle est catastrophique. Selon les chiffres compilés par la Commission baleinière internationale et complétés par des historiens marins, on estime que près de 2,9 millions de grandes baleines ont été tuées entre 1900 et 1986. Les baleines bleues australes, qui comptaient peut-être 200 000 à 300 000 individus avant la chasse, ont été réduites à moins de 1 000 dans les années 1960. La baleine grise de l’Atlantique a totalement disparu. La baleine franche de l’Atlantique Nord ne compte plus aujourd’hui que ~360 individus.
Face à cet effondrement visible, les premières conventions internationales émergent dans les années 1930. La Convention de Genève sur la régulation de la chasse à la baleine (1931), puis l’International Convention for the Regulation of Whaling (1946) créent la Commission baleinière internationale (CBI / IWC) — d’abord cartel de chasseurs visant à éviter l’effondrement total, puis progressivement transformée en instance de conservation.
En 1982, après plusieurs années de campagnes intensives de Greenpeace, du WWF, et sous la pression d’une opinion publique mondiale émue notamment par l’album Songs of the Humpback Whale de Roger Payne, la CBI adopte un moratoire sur la chasse commerciale, qui entre en vigueur en 1986. Pour la première fois dans l’histoire moderne, une activité économique majeure est arrêtée mondialement pour préserver une espèce.
Le moratoire prévoit cependant des exceptions : la chasse « scientifique » (utilisée notamment par le Japon comme couverture pour une chasse commerciale déguisée jusqu’en 2019), la chasse de subsistance aborigène (Inuit du Groenland, Tchouktches de Russie, Makah de l’État de Washington, baleiniers traditionnels caribéens), et la possibilité pour un pays de soumettre une objection formelle.
Quatre pays continuent aujourd’hui une chasse commerciale à la baleine, selon des modalités très différentes.
La Norvège a déposé une objection formelle au moratoire de 1986 et continue légalement la chasse au petit rorqual (Balaenoptera acutorostrata) dans ses eaux territoriales. Le quota annuel norvégien tourne autour de 1 000 individus, dont environ 500 sont effectivement chassés (la demande domestique est en baisse). C’est aujourd’hui la chasse commerciale la plus importante au monde en volume.
L’Islande a quitté la CBI en 1992, puis l’a réintégrée en 2002 avec une réserve. Elle pratique la chasse au petit rorqual et — plus controversé — au rorqual commun. Les quotas islandais ont oscillé selon les gouvernements ; depuis 2023, la chasse islandaise est suspendue annuellement pour des raisons de bien-être animal, mais l’autorisation légale subsiste.
Le Japon a pratiqué pendant trois décennies une chasse dite « scientifique » dans l’océan Austral, largement critiquée comme commerciale déguisée. Après la condamnation par la Cour internationale de Justice en 2014, le Japon a annoncé en 2018 son retrait de la CBI, et reprend depuis 2019 une chasse commerciale officielle dans ses eaux territoriales (petit rorqual, rorqual de Bryde, rorqual boréal). Le marché intérieur japonais pour la viande de baleine est cependant en chute libre — la demande générationnelle s’effondre.
Les Féroé pratiquent un type de chasse particulier appelé « grindadráp »: rabattage de groupes entiers de globicéphales noirs (et parfois de dauphins à flancs blancs) dans des baies, où ils sont tués au couteau. Cette pratique traditionnelle, qui peut tuer plusieurs centaines d’animaux en une seule journée, n’est pas couverte par la CBI (les globicéphales ne sont pas dans la liste des espèces régulées). Elle reste légale aux Féroé, malgré une condamnation internationale forte.
Les conséquences de plus d’un siècle de chasse industrielle sont encore visibles aujourd’hui dans presque toutes les populations de grandes baleines. La baleine bleue, malgré le moratoire, ne compte mondialement que 10 000 à 25 000 individus — une fraction de la population pré-chasse estimée à 200 000 à 300 000. La baleine franche de l’Atlantique Nord est en danger critique, victime aussi des captures accidentelles et des collisions. La baleine grise de l’Atlantique a entièrement disparu et celle du Pacifique se rétablit difficilement.
Le moratoire de 1986 reste une victoire majeure de la conservation marine, mais une victoire partielle : il a stoppé l’hémorragie sans réparer le passé. Plusieurs générations seront nécessaires pour que les populations de grandes baleines retrouvent — peut-être — leurs niveaux pré-industriels. Et c’est sans compter les nouvelles menaces (bruit, pollution, plastique, changement climatique) qui s’ajoutent à un fardeau historique déjà très lourd.
