Élévation du niveau de la mer : 33 ans de mesures par satellite

Depuis octobre 1992, une même orbite est parcourue sans interruption par une lignée de satellites altimétriques : Topex/Poseidon, puis Jason-1, Jason-2, Jason-3 et aujourd’hui Sentinel-6 Michael Freilich. Tous les dix jours, ils mesurent la distance qui les sépare de la surface de l’océan, partout entre 66 degrés de latitude nord et sud. Trente-trois ans de cette mesure ont produit l’une des séries les plus solides de la climatologie, et elle dit deux choses : la mer est montée d’une dizaine de centimètres, et elle monte de plus en plus vite.

11,6 cmde hausse depuis janvier 1993
3,41 mm/anen moyenne sur toute la période
3,86 mm/ansur les dix dernières années
1233mesures, une tous les dix jours

Niveau moyen de l’océan mondial, 1993 à 2026

02550751001251995200020052010201520202025millimètres

zone claire : incertitude publiée par le producteur, 2,8 mm sur la dernière mesure. Série corrigée du rebond post-glaciaire, signaux saisonniers retirés, lissage six mois. Survolez la courbe pour lire une date.

Une hausse qui accélère

Vitesse moyenne de la montée des eaux, par décennie complète, océan mondial.
DécennieVitesseÉcart à la décennie 1993-2003
1993 à 2003 2,41 mm/an référence
2003 à 2013 2,82 mm/an +0,41 mm/an, soit +17 %
2013 à 2023 4,00 mm/an +1,59 mm/an, soit +66 %

L’accélération mesurée sur l’ensemble de la période est de 0,075 mm/an². Autrement dit, chaque année qui passe, la mer monte un peu plus vite que l’année précédente.

Tous les bassins ne montent pas au même rythme

-500501001995200020052010201520202025millimètres

Séries de bassin non corrigées du rebond post-glaciaire, donc comparables entre elles mais pas avec la courbe mondiale ci-dessus, qui l’est. Cliquez une légende pour isoler un bassin.

Vitesse de montée par bassin, classée par les dix dernières années. La hausse est calculée à partir de la tendance, et non de l’écart entre la première et la dernière mesure, que la variabilité de la dernière colonne rendrait trompeur.
BassinDepuis 1993 Dix dernières annéesHausse Variabilité
Méditerranée 3,06 mm/an 5,93 mm/an 10,3 cm ± 19,1 mm
Océan Indien 3,26 mm/an 4,76 mm/an 10,9 cm ± 5,3 mm
Océan mondial (corrigé du rebond) 3,41 mm/an 3,86 mm/an 11,4 cm ± 2,5 mm
Atlantique Nord 3,55 mm/an 3,68 mm/an 11,9 cm ± 5,2 mm
Pacifique Sud 2,97 mm/an 3,43 mm/an 10,0 cm ± 7,9 mm
Pacifique Nord 3,31 mm/an 3,15 mm/an 11,1 cm ± 5,3 mm
Atlantique Sud 3,11 mm/an 2,50 mm/an 10,4 cm ± 5,8 mm

La dernière colonne donne l’écart-type autour de la tendance : c’est la marge dans laquelle le niveau fluctue d’une année sur l’autre, sous l’effet du vent, de la pression atmosphérique et des grandes oscillations climatiques. Elle vaut 19,1 mm en Méditerranée contre 2,5 mm pour l’océan mondial : un bassin semi-fermé bouge beaucoup plus vite que la moyenne planétaire, ce qui explique l’allure tourmentée de la courbe rouge.

Données : AVISO+ / ODATIS, indicateur Mean Sea Level, DOI 10.24400/527896/AVISO-2025.010, Licence Ouverte / Open Licence. Crédits : EU Copernicus Marine Service / CNES / LEGOS / CLS, aviso.altimetry.fr/msl. Dernière mesure du 17 juillet 2026, fichier mis à jour le 3 septembre 2026.

Ce que mesure vraiment un satellite altimétrique

Le satellite envoie une impulsion radar vers le bas et chronomètre son retour : il en déduit sa hauteur au-dessus de l’eau. Sa propre position, elle, est connue au centimètre près grâce à un réseau de balises au sol. La différence entre les deux donne la hauteur de la surface de la mer par rapport au centre de la Terre, une fois retirés les effets de l’atmosphère, des vagues et des marées.

Cette précision tient à un détail d’ingénierie : toutes ces missions suivent exactement la même trace au sol depuis 1992, et chaque nouveau satellite vole quelques mois en formation avec son prédécesseur, à quelques secondes d’écart, le temps de comparer leurs mesures sur les mêmes vagues. Sans ce recouvrement, chaque changement de satellite introduirait une marche d’escalier de quelques millimètres, indiscernable du signal que l’on cherche.

Une précision utile : cette courbe ne décrit pas le trait de côte. Elle donne le niveau de l’océan, pas la hauteur d’eau devant un port donné, qui dépend aussi de la façon dont le sol local monte ou s’affaisse.

Une vitesse qui a presque doublé

C’est le résultat le plus net de la série. Entre 1993 et 2003, la mer montait de 2,41 mm par an. Entre 2013 et 2023, de 4,00 mm par an, soit deux tiers plus vite. Sur les dix dernières années glissantes, le rythme est de 3,85 mm par an. L’accélération mesurée sur l’ensemble de la période atteint 0,075 mm par an et par an, ce qui revient à dire que chaque décennie qui passe ajoute environ 0,75 mm par an à la vitesse de montée.

Ces chiffres sont recalculés ici à partir des séries brutes du producteur, et ils tombent sur les valeurs qu’il publie de son côté : 3,67 mm par an depuis 1999 dans notre calcul, contre 3,6 plus ou moins 0,3 mm par an annoncés ; 0,75 mm par an et par décennie d’accélération, contre 0,8 plus ou moins 0,4. La reconstitution est donc fidèle.

La Méditerranée, la plus rapide de la dernière décennie

Sur l’ensemble de la période, la Méditerranée monte un peu moins vite que la moyenne mondiale. Mais sur les dix dernières années, elle est le bassin qui monte le plus vite de tous : 5,88 mm par an, contre 3,85 pour l’océan mondial. Pour une mer qui abrite le sanctuaire Pelagos et une population résidente de rorquals communs et de cachalots, la donnée mérite d’être suivie.

Elle mérite aussi d’être maniée avec prudence. Un bassin semi-fermé réagit beaucoup plus vite qu’un océan aux vents et à la pression atmosphérique : le niveau méditerranéen fluctue d’une année sur l’autre dans une marge de près de 20 mm autour de sa tendance, contre 2,5 mm pour la moyenne mondiale. C’est ce qui donne à sa courbe son allure tourmentée, et c’est pourquoi une décennie ne suffit pas à conclure à un emballement durable. Notre page sur les cétacés de Méditerranée détaille ce que l’on y observe.

Focus : le golfe de Gascogne

Le golfe n’est pas un bassin de référence chez le producteur de la donnée : il faut aller le chercher dans la grille des tendances, maille par maille. Le résultat mérite le détour. Sur 493 mailles en mer, la mer y monte de 4,38 mm par an, contre 3,36 mm par an pour la moyenne mondiale du même produit sur la même période. Soit 30 % plus vite que la moyenne du globe.

4,38 mm/andans le golfe, mesuré par satellite
+30 %plus vite que la moyenne mondiale
4,19 mm/anmesuré au sol par 7 marégraphes
218 ansde relevés continus à Brest

Où la mer monte le plus vite dans le golfe

44°N45°N46°N47°N48°N8°O6°O4°O2°OBrestBrestLa RochelleLa RochelleArcachonArcachonSaint-Jean-de-LuzSaint-Jean-de-Luzmm par anmoins de 4,054,05 à 4,254,25 à 4,454,45 à 4,654,65 à 4,85plus de 4,85● marégraphe

Tendance par maille de 0,25 degré, 1999 à 2025, sur 493 mailles en mer. Les cases vides sont des terres, ce qui dessine le trait de côte. La hausse est remarquablement uniforme : de 3,71 à 4,91 mm/an seulement, pour un écart-type de 0,17 mm/an entre mailles. C’est le message à retenir de cette carte : à l’échelle du golfe, la mer monte partout à la même vitesse. Les nuances entre classes voisines sont du même ordre que l’incertitude d’une maille, elles ne dessinent pas de structure interprétable.

Brest, 218 ans de mesures

-200-100010020018001850190019502000millimètres

Moyennes annuelles, écart au niveau moyen de la période 1960-1990, en millimètres. Points bleus : chaque année. Courbe rouge : moyenne glissante sur onze ans. 2 310 mois de relevés, 88 % de la période couverte.

Vitesse de montée mesurée à Brest, par tranche. La mer y était étale pendant tout le dix-neuvième siècle.
PériodeVitesseMois mesurés
1807 à 1900 0,02 mm/an 945
1900 à 1950 2,25 mm/an 500
1950 à 2000 1,52 mm/an 561
1996 à 2026 4,07 mm/an 352

L’accélération mesurée à Brest depuis 1850 est de 1,41 mm/an par siècle.

Huit marégraphes, une même réponse

Tendance sur la période commune 1996-2025, avec son intervalle à deux écarts-types. La couverture indique la part des mois effectivement mesurés.
StationDepuis Tendance 1996-2025Couverture
Arcachon-Eyrac 1967 4,89 ± 1,43 mm/an 74 %
La Rochelle-La Pallice 1941 4,11 ± 1,10 mm/an 92 %
Brest 1807 4,07 ± 1,06 mm/an 98 %
Le Conquet 1971 3,88 ± 1,03 mm/an 97 %
Concarneau 1971 3,82 ± 1,34 mm/an 87 %
Les Sables-d’Olonne 1965 3,76 ± 1,14 mm/an 94 %
Saint-Jean-de-Luz (Socoa) 1942 3,46 ± 1,32 mm/an 61 %
Saint-Nazaire 1941 3,43 ± 1,21 mm/an 96 %

Deux instruments, deux mesures différentes, un même résultat. Le satellite mesure le niveau de la mer par rapport au centre de la Terre ; le marégraphe le mesure par rapport au quai auquel il est fixé, lequel peut lui-même monter ou s’affaisser. Sur la fenêtre exacte du satellite, les marégraphes donnent 4,19 mm/an et l’altimétrie 4,38 mm/an : 0,19 mm/an d’écart, bien à l’intérieur des incertitudes de chaque station. Cet accord suggère un sol peu mobile dans le golfe, mais ne le démontre pas : il faudrait pour cela les vitesses verticales mesurées par GNSS, que nous n’exploitons pas ici.

Grille de tendances : AVISO+ / ODATIS, grille de tendances, DOI 10.24400/527896/AVISO-2025.010, période 1999-02-21 à 2025-08-02, non corrigée du rebond post-glaciaire. Marégraphes : Permanent Service for Mean Sea Level (PSMSL), moyennes mensuelles RLR, psmsl.org. Emprise retenue : 43,5 à 48,5 N, 8 à 1 O. Mise à jour du 3 septembre 2026.

Ce que dit le marégraphe de Brest

Brest possède l’une des plus longues séries de niveau de la mer au monde : des relevés mensuels depuis 1807, soit 218 ans et 2 310 mois de mesures, couvrant 88 % de la période. Cette profondeur historique donne une perspective que trente-trois ans de satellite ne peuvent pas fournir.

Et elle dit ceci : pendant tout le dix-neuvième siècle, la mer n’a pas monté à Brest. La tendance sur 1807-1900 est de 0,02 mm par an, autrement dit rigoureusement nulle. Le mouvement commence au tournant du vingtième siècle, atteint 1,3 mm par an en moyenne sur ce siècle, et 4,07 mm par an sur les trente dernières années. Ce n’est pas une tendance ancienne qui se poursuit, c’est un phénomène qui a démarré, puis accéléré.

Deux instruments indépendants, un même chiffre

Un satellite en orbite et un flotteur accroché à un quai n’ont rien en commun, ni le principe de mesure, ni les sources d’erreur, ni même la grandeur mesurée : le premier situe la surface par rapport au centre de la Terre, le second par rapport au sol, qui bouge aussi. Leur comparaison est donc un vrai test.

Sur la fenêtre exacte de la grille satellitaire, les marégraphes du golfe donnent 4,19 mm par an en moyenne, l’altimétrie 4,38. Dix-neuf centièmes de millimètre par an d’écart, très en deçà de l’incertitude de chaque station. Les huit marégraphes retenus s’accordent d’ailleurs entre eux, de 3,4 à 4,9 mm par an selon les ports, autour d’une moyenne de 3,9 sur 1996-2025.

Ce que cela change sur cette côte

Là encore, la prudence s’impose : quatre millimètres par an ne dérangent pas un rorqual au large du plateau. L’effet est côtier, et il est double.

D’abord, une tempête arrive désormais sur un niveau de départ plus haut. La submersion ne dépend pas du niveau moyen mais de la surcote qui s’y ajoute. Or à Brest, la moyenne de la décennie 2015-2025 dépasse celle de la décennie 1895-1905 de 24 centimètres. Autant d’avance donnée à chaque coup de vent. Xynthia, en 2010, a frappé les pertuis charentais sur cette base déjà rehaussée.

Ensuite, les milieux de transition se déplacent. Le golfe compte deux grands estuaires, la Gironde et la Loire, et un bassin semi-fermé, celui d’Arcachon, où des grands dauphins entrent régulièrement. Une mer plus haute pousse le sel plus loin en amont, redessine les vasières et les herbiers, et comprime les habitats intertidaux contre les digues qui les bordent. Ce sont les nourriceries de poissons qui se trouvent là, donc, en bout de chaîne, la ressource des prédateurs.

Nos autres pages sur cette zone donnent le reste du tableau : le plancton et la température, les observations de cétacés, la pêche et les collisions.

D’où vient cette eau

Pour la période 1993-2018, le GIEC attribue 46 % de la hausse à la dilatation thermique de l’eau de mer, 44 % à la fonte des glaces continentales (glaciers de montagne, Groenland, Antarctique) et 10 % aux transferts d’eau stockée sur les continents.

Le premier chiffre est le plus contre-intuitif : près de la moitié de la montée des eaux n’est pas de l’eau ajoutée, c’est la même eau qui occupe plus de place parce qu’elle est plus chaude. L’océan absorbe en effet plus de 90 % de la chaleur excédentaire accumulée par le système climatique. Le niveau de la mer est donc, pour moitié, un thermomètre.

Onze centimètres, et pourquoi ils comptent quand même

Disons-le franchement : onze centimètres d’eau en plus ne représentent rien pour une baleine en pleine mer. Une espèce pélagique ne perçoit pas le niveau moyen de l’océan, et il serait malhonnête de présenter cette courbe comme une menace directe pour les cétacés.

Son intérêt est ailleurs, et il est double.

C’est d’abord un indicateur de la chaleur emmagasinée par l’océan. La moitié de cette courbe mesure la dilatation de l’eau, donc son réchauffement. Or c’est ce réchauffement, et non le niveau, qui déplace le plancton, puis les poissons, puis les prédateurs qui les suivent. Nos suivis du plancton et de la température dans le golfe de Gascogne et des courants océaniques montrent cette mécanique à une échelle plus lisible.

C’est ensuite une pression réelle sur les espèces côtières et estuariennes. Les dauphins de rivière et d’estuaire, eux, vivent précisément là où la montée des eaux se traduit par une remontée du sel en amont et par la transformation des deltas et des mangroves. Le dauphin de l’Irrawaddy, le sotalie ou les cétacés d’eau douce en général occupent des habitats étroits, que la mer grignote par le bas pendant que les barrages et les prélèvements les réduisent par le haut.

Trois limites à garder en tête

La mesure s’arrête à 66 degrés de latitude. C’est la contrainte de l’orbite de référence. Autrement dit, cette série ne dit rien de l’Arctique ni des abords de l’Antarctique, c’est-à-dire précisément des eaux du béluga, du narval et de la baleine boréale. Pour ces régions, il faut d’autres missions et d’autres séries.

Deux corrections différentes coexistent. La courbe mondiale est corrigée du rebond post-glaciaire, cette lente déformation des bassins océaniques héritée de la dernière glaciation, qui pèse environ 0,3 mm par an. Les séries de bassin ne le sont pas, faute d’être publiées ainsi. C’est pour cette raison que les deux graphiques ci-dessus sont séparés : les mélanger donnerait au monde un avantage artificiel sur les bassins.

Une tendance courte ne vaut pas une tendance longue. Les signaux saisonniers ont été retirés des séries, mais la variabilité d’une année sur l’autre demeure, portée par les grandes oscillations climatiques comme El Niño. Sur trois ou quatre ans, cette variabilité l’emporte largement sur le signal de fond : c’est pourquoi seules les décennies complètes figurent dans le tableau d’accélération.

Sources

Données : indicateur Mean Sea Level d’AVISO+ et du pôle ODATIS, référencé sur le catalogue Sextant de l’Ifremer, DOI 10.24400/527896/AVISO-2025.010, sous Licence Ouverte. Crédits imposés par le producteur : EU Copernicus Marine Service / CNES / LEGOS / CLS, aviso.altimetry.fr/msl. Répartition des contributions à la hausse : GIEC, sixième rapport d’évaluation, groupe I, chapitre 9. Les tendances, accélérations et écarts-types affichés sur cette page sont recalculés par nos soins à partir des séries publiques, et vérifiés contre les valeurs publiées par le producteur.