Entre l’Espagne et le Maroc, la mer d’Alborán est le premier bassin que rencontre l’eau atlantique en entrant en Méditerranée. Elle est étroite, profonde, agitée de tourbillons permanents, et elle concentre une densité de cétacés sans équivalent dans le bassin occidental. L’Institut espagnol d’océanographie y a mené du 18 mai au 16 juin 2026 une campagne dédiée, dont les premiers chiffres viennent d’être communiqués.
Ce que la campagne a relevé
| Période | 18 mai au 16 juin 2026 |
|---|---|
| Zone | entre Nerja et le cap de Gata, côte andalouse |
| Observations totales | 561, cétacés et tortues marines |
| Espèces de cétacés | jusqu’à sept |
| Globicéphale noir | 70 rencontres, espèce la plus vue |
| Ziphius de Cuvier | 66 rencontres |
Le chiffre qui doit retenir l’attention est celui du ziphius de Cuvier. Soixante-six rencontres en un mois, pour une espèce que l’on décrit habituellement comme rare et difficile à voir, constitue une densité remarquable.
Pourquoi le ziphius est si difficile à observer
Il faut comprendre ce que représente une rencontre de ziphius pour mesurer ce que valent soixante-six.
Cette espèce détient les records de plongée du règne des mammifères, avec des durées dépassant deux heures et des profondeurs de près de trois mille mètres, ce que détaille notre page sur les records de plongée. Elle passe donc l’essentiel de son temps hors de portée du regard.
En surface, elle est discrète : pas de saut, un souffle bas et peu visible, un aileron modeste implanté loin en arrière, et des animaux souvent seuls ou en petits groupes. Un observateur peut passer à quelques centaines de mètres sans rien voir.
C’est ce qui rend les campagnes dédiées indispensables. Une observation opportuniste depuis un ferry ne détecte pas cette espèce ; il faut un navire lent, des observateurs formés, et un protocole conçu pour elle.
Ce que la mer d’Alborán a de particulier
Trois caractéristiques se combinent, et elles expliquent la richesse observée.
La topographie. Le fond descend brutalement près de la côte, et le bassin est entaillé de canyons. Les espèces plongeuses, ziphius et cachalot, ont besoin de grands fonds accessibles, ce que la plupart des côtes méditerranéennes n’offrent pas.
L’hydrologie. L’eau atlantique, moins salée et plus froide, entre par Gibraltar et forme deux tourbillons quasi permanents. Ces structures concentrent les nutriments, donc le plancton, donc les proies.
La position de carrefour. Le bassin reçoit des espèces atlantiques et méditerranéennes, ce qui explique la diversité relevée. C’est aussi là que vivent les orques ibériques, qui suivent le thon rouge dans le détroit voisin.
L’autre espèce du bassin
Le globicéphale noir, avec soixante-dix rencontres, est l’espèce la plus vue de la campagne. Sa situation méditerranéenne mérite une mention, car elle est préoccupante pour une raison particulière.
C’est un odontocète robuste de cinq à six mètres, très social, vivant en groupes familiaux stables de plusieurs dizaines d’individus organisés autour de femelles apparentées. Cette cohésion, qui fait sa force, constitue aussi sa faiblesse.
La population méditerranéenne a subi à plusieurs reprises des épizooties de morbillivirus, virus voisin de celui de la rougeole, qui ont provoqué des mortalités massives. Un pathogène se propage d’autant plus vite que les contacts sociaux sont fréquents, et un groupe soudé se contamine entièrement.
Ces épisodes ont été aggravés par la charge en contaminants organochlorés, qui affaiblit la réponse immunitaire, mécanisme que détaille notre page sur la pollution chimique. La sous-population méditerranéenne est classée en danger, alors que l’espèce se porte bien à l’échelle mondiale.
Documenter sa présence et ses effectifs dans la mer d’Alborán a donc une valeur qui dépasse l’inventaire : c’est la ligne de base à partir de laquelle une prochaine épizootie sera évaluée. Notre page sur les démographies des cétacés explique pourquoi cette ligne de base est indispensable.
À quoi servent ces campagnes
Une campagne d’un mois ne produit pas une estimation d’abondance à elle seule. Elle sert trois objectifs plus précis.
Alimenter les cartes de densité, qui conditionnent toute mesure de gestion, qu’il s’agisse d’aires protégées, de restrictions de trafic ou d’encadrement des prospections. Nous avons décrit ce mécanisme à propos des cartes de distribution françaises.
Documenter des espèces sensibles au bruit. Les ziphiidés figurent parmi les cétacés les plus vulnérables aux sonars actifs, et connaître leur répartition fine est la condition préalable à toute mesure d’évitement, comme l’explique notre réponse sur les sonars militaires.
Alimenter le recensement méditerranéen. La campagne s’inscrit dans un ensemble plus vaste, celui de la grande opération de comptage synoptique du bassin conduite en 2026, qui vise à produire des estimations comparables d’une sous-région à l’autre.
Sept espèces dans un mouchoir de poche
Le nombre d’espèces relevées en un mois mérite qu’on s’y arrête, car il constitue en soi un résultat.
La Méditerranée compte une petite dizaine d’espèces de cétacés régulières. En observer jusqu’à sept dans un seul secteur, sur une seule campagne de quatre semaines, signifie que la mer d’Alborán en concentre la quasi-totalité.
On y trouve les deux grands plongeurs, ziphius et cachalot, qui exigent des fonds accessibles ; le rorqual commun, seul mysticète régulier du bassin ; le globicéphale noir et le dauphin de Risso, prédateurs de céphalopodes du talus ; et les delphinidés de surface, dauphin bleu et blanc, dauphin commun et grand dauphin.
Cette cohabitation n’est possible que parce que le bassin superpose plusieurs habitats sur une faible étendue : plateau côtier, talus abrupt, canyons et grands fonds, le tout brassé par des tourbillons permanents. Chaque espèce y trouve sa profondeur et ses proies sans concurrencer les autres.
C’est ce qui fait de la mer d’Alborán une zone de référence pour la conservation méditerranéenne, et ce qui explique qu’elle concentre autant d’efforts de recherche. Nos pages sur les hotspots d’observation et les régimes alimentaires détaillent ce partage des ressources.
Les limites
Un nombre de rencontres n’est pas une densité, et encore moins un effectif. Il dépend de l’effort de recherche, du nombre de jours de mer, de la météo et de l’étendue couverte. Comparer 66 rencontres de ziphius à un chiffre obtenu ailleurs, avec un autre protocole, n’aurait aucun sens.
Une campagne d’un mois donne par ailleurs un instantané saisonnier. Le printemps est une période favorable dans ce secteur, et rien n’assure que la répartition observée vaille en hiver.
Enfin, ces chiffres sont des premiers éléments communiqués à l’issue de la campagne. Les résultats analysés, avec leurs corrections de détection, viendront plus tard et pourront donner une image différente.
Pourquoi ce travail compte
La Méditerranée est une mer petite, fermée et intensément exploitée, où les données de terrain restent inégales selon les pays. Les campagnes nationales comme celle-ci constituent la matière première de toute politique régionale, et elles portent sur des espèces dont le statut est préoccupant. Nos pages sur les aires marines protégées et les hotspots d’observation replacent la mer d’Alborán dans cet ensemble.
Source : Institut espagnol d’océanographie, communication sur la campagne CETALBORAN0526 menée du 18 mai au 16 juin 2026 entre Nerja et le cap de Gata.
