Été 2026 : la Méditerranée entière recompte ses cétacés

Compter les cétacés d’une mer entière, en même temps, avec la même méthode : c’est ce que va tenter la Méditerranée à l’été 2026. L’opération porte le nom d’ACCOBAMS Survey Initiative, elle en est à sa seconde édition, et elle constitue l’un des rares exercices de ce type au monde.

Pourquoi un recensement simultané change tout

La plupart des connaissances sur les cétacés viennent de suivis locaux : une équipe, une zone, une saison, sur des années. Ces travaux sont irremplaçables pour comprendre le comportement ou suivre des individus, comme le montrent nos suivis du golfe de Gascogne. Mais ils se prêtent mal à l’addition.

Deux équipes voisines n’emploient pas forcément le même protocole, ne couvrent pas la même surface, ne corrigent pas de la même façon les animaux qu’elles n’ont pas vus. Additionner leurs résultats produit un chiffre dont personne ne sait ce qu’il vaut. Et si les comptages sont espacés dans le temps, un animal peut être compté deux fois, ou pas du tout.

Un recensement synoptique répond à cette difficulté : même protocole, même été, couverture continue du bassin. Le résultat n’est pas seulement plus précis, il est d’une autre nature, car il autorise des comparaisons entre sous-régions et, d’une édition à l’autre, une véritable mesure de tendance.

Ce qu’avait établi la première édition

La première ACCOBAMS Survey Initiative s’est déroulée entre 2018 et 2023, couvrant la Méditerranée et la mer Noire. Elle combinait trois approches : survols aériens, observations depuis des navires, et écoute acoustique passive, indispensable pour des espèces plongeuses comme le cachalot que l’on entend bien plus souvent qu’on ne les voit.

Elle a produit les premières estimations d’abondance à l’échelle du bassin, et quelques constats structurants. Le rorqual commun est la seule baleine à fanons régulièrement présente en Méditerranée, avec un effectif de l’ordre de vingt mille individus. Quatre espèces concentrent plus de neuf rencontres sur dix : grand dauphin et dauphin bleu et blanc chez les petits cétacés, rorqual commun et cachalot chez les grands.

Comment on estime une abondance depuis un avion

La méthode s’appelle l’échantillonnage par distance, et elle mérite d’être décrite, car elle explique à la fois la puissance et les limites de ces campagnes.

L’avion suit des lignes de vol prédéfinies. Les observateurs notent chaque groupe détecté et sa distance perpendiculaire à la ligne. On sait par construction que les animaux situés loin de la trajectoire sont moins souvent vus que ceux situés juste dessous : la répartition des distances observées permet donc de reconstruire une fonction de détection, c’est-à-dire la probabilité de voir un animal en fonction de son éloignement.

De cette fonction se déduit la surface effectivement surveillée, donc une densité, donc un effectif pour la zone entière. Deux corrections s’ajoutent ensuite. La première tient à ce que certains animaux sont en plongée au passage de l’avion et ne peuvent pas être vus, quelle que soit l’attention des observateurs : c’est le biais de disponibilité, particulièrement lourd pour les espèces qui plongent longtemps. La seconde tient aux animaux présents en surface mais manqués, que l’on estime en faisant travailler deux équipes indépendantes à bord et en comparant leurs détections.

C’est la rigueur de ces corrections qui distingue une estimation d’abondance d’un simple comptage, et c’est aussi ce qui rend indispensable l’application d’un protocole identique d’une campagne à l’autre.

Le rôle particulier de l’acoustique

Le cachalot illustre pourquoi l’écoute complète l’observation visuelle. Il passe l’essentiel de son temps en plongée profonde, et il émet des clics puissants détectables à plusieurs kilomètres. Un hydrophone remorqué en entend donc beaucoup plus qu’un observateur n’en voit.

Convertir ces détections en effectif reste toutefois délicat : il faut savoir combien d’animaux produisent les sons entendus, à quelle distance, et à quelle fréquence ils se taisent. L’acoustique est excellente pour établir une présence et une répartition, plus difficile à convertir en nombre. Notre page sur la surveillance acoustique passive détaille ces réseaux.

Ce que la seconde édition ajoute

Lancée en juin 2025 et prévue jusqu’en 2028, l’ASI-II élargit l’objet. Le recensement synoptique de l’été 2026 portera aussi sur les tortues marines, les oiseaux de mer et les poissons pélagiques, et intégrera l’évaluation de pressions humaines, dont les déchets flottants.

Première édition2018 à 2023, Méditerranée et mer Noire, premières estimations d’abondance à l’échelle du bassin
Seconde éditionlancée en juin 2025, jusqu’en 2028
Grande campagne synoptiqueété 2026, complétée en 2027
Méthodessurvols aériens, observation depuis navires, acoustique passive
Élargissementtortues, oiseaux marins, poissons pélagiques, déchets, bruit, collisions
Source : secrétariat ACCOBAMS.

L’enjeu de cette seconde campagne est particulier : c’est elle qui transformera la première en point de départ. Une estimation isolée décrit un état ; deux estimations comparables décrivent une trajectoire, et c’est la trajectoire qui commande les décisions de gestion.

À quoi servent concrètement ces chiffres

Trois usages principaux, tous réglementaires.

D’abord la fixation des seuils. Déterminer si un niveau de captures accidentelles ou de collisions est soutenable suppose de connaître l’effectif de la population concernée. Sans dénominateur, aucun seuil n’a de sens.

Ensuite la délimitation des zones. Les aires protégées, les restrictions de trafic ou les zones d’exclusion se dessinent à partir de cartes de densité, comme le montre notre lecture des cartes de distribution françaises.

Enfin l’évaluation des mesures déjà prises. Sans recensement répété, personne ne peut dire si une aire marine protégée produit un effet. Nos pages sur les aires marines protégées et les sanctuaires détaillent ces dispositifs.

Les limites de l’exercice

Un recensement synoptique reste un instantané. Il donne l’état d’un été, pas la variabilité entre saisons, et les cétacés se redistribuent au fil de l’année. Les estimations comportent en outre des intervalles de confiance parfois larges, particulièrement pour les espèces rares ou discrètes : une population estimée à quelques centaines d’individus peut l’être avec une marge du même ordre.

Enfin, la comparaison entre deux éditions n’est valide que si les protocoles sont restés identiques. Toute amélioration méthodologique, aussi souhaitable soit-elle, complique la lecture des écarts. C’est le dilemme habituel des séries longues, que nous rencontrons aussi sur nos pages de données.

Sources : secrétariat de l’ACCOBAMS, présentation de l’ACCOBAMS Survey Initiative II et rapports du comité scientifique ; résultats publiés de la première édition, 2018-2023.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.