Toñi, la doyenne des orques ibériques, photographiée criblée de plombs dans le détroit de Gibraltar

Une orque connue sous le nom de Toñi, surnommée La Abuela, la grand-mère, a été photographiée le 12 août 2026 dans le détroit de Gibraltar avec une dizaine d’impacts sur la nageoire dorsale, compatibles avec un tir de fusil de chasse. C’est la doyenne connue d’une population qui ne compte plus que 37 individus.

La gravité de cet événement ne tient pas seulement à la brutalité du geste. Elle tient à l’identité de l’animal visé, et à un paramètre démographique précis que la recherche vient de mettre en évidence.

Ce que montrent les photographies

Le constat émane d’un communiqué publié le 12 août 2026 depuis Cadix par l’association WeWhale et la fondation Iberian Orca Guardians, dans le cadre de leur campagne Save The Iberian Orca. Les images ont été recueillies sous autorisation du ministère espagnol de la Transition écologique et du Défi démographique, référence SGBTM/BDM/AUTSPP/41/2026.

Les observateurs décrivent de multiples impacts répartis sur la nageoire dorsale et le dos, une dizaine sur le seul bord inférieur de la nageoire. Deux ou trois projectiles semblent avoir traversé celle-ci, les autres paraissent logés à l’intérieur.

C’est la datation qui fait la force du dossier. La même équipe suit Toñi de longue date et l’avait photographiée quelques semaines plus tôt : sa nageoire dorsale ne portait alors aucune de ces marques. Les organisations indiquent conserver les originaux photographiques et les notes d’observation, ce qui leur donne une valeur de preuve.

Le communiqué lui-même reste sobre : l’équipe conclut au tir de fusil « d’après l’aspect, le nombre et la répartition des blessures ». Une analyse balistique plus détaillée a en revanche circulé dans la presse espagnole, et mérite d’être rapportée avec la prudence qui s’impose. Les lésions correspondraient à des billes de plomb d’environ 9 millimètres, des chevrotines du type employé pour la chasse au sanglier. Une cartouche de ce calibre contient neuf billes disposées en trois couches de trois, ce qui cadre avec le nombre d’impacts observés. Le tir aurait été effectué au fusil de calibre 12/70, à moins de quinze mètres.

À ce stade, aucune autorité n’a confirmé l’origine des blessures. La lecture est celle de l’équipe qui a photographié l’animal, et les termes employés dans la presse espagnole sont ceux de lésions « compatibles avec » des plombs. Sea Shepherd France a annoncé une récompense de 10 000 euros pour toute information permettant d’identifier l’auteur du tir.

Pourquoi la nageoire dorsale n’est pas une blessure anodine

La nageoire dorsale d’une orque n’est pas une simple lame de tissu. Elle est fortement vascularisée et joue un rôle dans la thermorégulation : c’est l’une des surfaces par lesquelles l’animal évacue sa chaleur, en modulant le débit sanguin qui l’irrigue.

Trois conséquences possibles se cumulent. Les dégâts tissulaires immédiats, l’inflammation, et surtout le risque d’infection, nettement accru lorsque des corps étrangers restent dans les chairs. Dans le pire des cas, une septicémie peut s’installer. Chez un animal que les observateurs estiment âgé d’une soixantaine d’années, la marge est mince.

À ce jour, l’équipe ne relève aucune anomalie évidente de nage ni de chasse, et poursuit la surveillance.

Trente-sept individus, et une survie femelle qui recule

C’est ici que le dossier prend sa vraie dimension. Une étude publiée le 22 octobre 2025 dans Marine Mammal Science par Ruth Esteban et ses collègues a réévalué les paramètres démographiques de cette sous-population entre 2011 et 2023, à partir de 18 554 photographies d’identification et de 26 échouages.

Effectif en 202337 individus
Croissance annuelle0,46 %, soit une population apparemment stable
Intervalle entre deux naissances8,3 ans
Survie des jeunesen hausse par rapport à la période antérieure à 2011
Survie des adultesen baisse, particulièrement chez les femelles
Source : Esteban et coll., Marine Mammal Science, 2025.

La dernière ligne est celle qui compte. Dans une population de 37 animaux où une femelle ne met bas qu’une fois tous les huit ans en moyenne, le paramètre qui se dégrade est précisément la survie des femelles adultes. Chaque femelle âgée représente à la fois un potentiel reproducteur et, chez les orques, un réservoir de savoir : ce sont les matriarches qui mènent les groupes vers les ressources.

Autrement dit, le tir n’a pas visé un animal au hasard dans un effectif abondant. Il a visé la doyenne d’un effectif de trente-sept, dans la classe d’âge et de sexe dont la disparition pèse le plus lourd. Nos pages sur les démographies des cétacés et les statuts de conservation replacent ces ordres de grandeur.

Une sous-population en danger critique depuis 2019

L’UICN a classé les orques ibériques en danger critique d’extinction en 2019, sur deux critères. Le premier tient à l’effectif : bien moins de cinquante individus matures. Le second tient à leur régime : elles dépendent étroitement du thon rouge de l’Atlantique, qu’elles chassent dans le détroit au printemps, une proie elle-même classée menacée à l’époque de l’évaluation.

L’étude de 2025 confirme le maintien de ce classement. En droit espagnol, la population du détroit de Gibraltar et du golfe de Cadix figure au catalogue national des espèces menacées sous le statut de vulnérable. Les deux qualifications ne se contredisent pas : elles relèvent de deux référentiels distincts, l’un scientifique et international, l’autre juridique et national. Voir notre page sur le cadre juridique international.

Dans les deux cas, la conséquence est la même : ces animaux sont légalement protégés, et leur tirer dessus constitue une infraction.

Le contexte, sans en faire une excuse

Il serait malhonnête de passer sous silence ce qui se joue depuis six ans dans ces eaux. Depuis 2020, ces orques interagissent avec les gouvernails de voiliers : le Groupe de travail sur l’orque atlantique a recensé plus de 700 interactions, de la simple poussée à des séances de plusieurs heures, avec des embarcations désemparées et quelques naufrages. Le phénomène est réel, coûteux, et parfois effrayant pour les équipages.

Deux choses doivent néanmoins être dites clairement.

D’abord, rien n’établit de lien entre ce tir et ces interactions. Aucune enquête n’a été rendue publique, et l’auteur n’est pas identifié. Poser le tir comme une réponse aux interactions relèverait de la spéculation.

Ensuite, et c’est la position que défend Janek Andre, fondateur et président des deux organisations : « tirer sur ces animaux ne peut jamais être une réponse acceptable ». Quelle que soit l’opinion que l’on ait sur ces interactions, le tir sur un animal protégé n’est admissible ni juridiquement, ni pratiquement. Sur le plan de l’efficacité seule, blesser un individu d’une population de trente-sept ne modifie aucun comportement collectif : cela retire simplement une matriarche à un groupe qui n’en compte que quelques-unes.

Trois inconnues

Trois inconnues demeurent. L’origine exacte des blessures, qu’aucune autorité n’a confirmée à ce stade. L’évolution de l’état de Toñi, qui dépendra du devenir des projectiles restés dans les tissus, et qu’une observation à distance ne permet pas de trancher. Et les suites judiciaires, qui supposeraient l’identification d’une embarcation.

La campagne de photo-identification en cours, menée jusqu’à la fin de l’année par WeWhale, les Iberian Orca Guardians et Sea Shepherd France, devrait permettre de suivre l’animal. C’est aussi ce que permet ce type de programme : un suivi individuel sur des décennies, sans lequel personne n’aurait pu affirmer que ces blessures dataient de quelques semaines. Notre page comment agir pour les cétacés recense les moyens de soutenir ces travaux.

Sources : communiqué de presse de l’association WeWhale et de la fondation Iberian Orca Guardians, publié le 12 août 2026 depuis Cadix, images recueillies sous autorisation SGBTM/BDM/AUTSPP/41/2026 du ministère espagnol de la Transition écologique. Reprises de presse du 13 août 2026 : The Olive Press, Diario Área, Portal de Cádiz et Ecoticias ; récompense annoncée par Sea Shepherd France. Données démographiques : Esteban R., Gauffier P., López A. et coll., « Demographic Parameters of Iberian Killer Whales Between 2011 and 2023 », Marine Mammal Science, 22 octobre 2025. Statut UICN : évaluation de la sous-population du détroit de Gibraltar, 2019. Interactions avec les bateaux : Groupe de travail sur l’orque atlantique (GTOA).

Crédits photos : Les images ont été collectées avec l’autorisation du Ministryio para la Transición Ecológica y el Reto Demográfico . Référence du permis : SGBTM/BDM/AUTSPP/41/2026

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.