Un moniteur du Cercle de la Voile de Dieppe navigue le long de la côte avec des stagiaires, le matin du dimanche 23 août 2026. Près du port, il faut attendre la sortie du ferry. C’est là que plusieurs dauphins rejoignent le bateau, tournent autour, puis viennent frapper le safran à plusieurs reprises. Le club prévient le sémaphore de la Marine nationale, et publie un avis de prévention aux plaisanciers sur la page Facebook La Plaisance à Dieppe. Le geste est banal chez les orques du détroit de Gibraltar. Il est presque inconnu chez les dauphins.
Ce qui s’est passé
| Date | Dimanche 23 août 2026, dans la matinée |
|---|---|
| Lieu | Au large de Dieppe (Seine-Maritime), près du port, à l’attente de la sortie du ferry |
| Bateau | Voilier du Cercle de la Voile de Dieppe, un moniteur et des stagiaires en exercice |
| Animaux | Plusieurs dauphins, identifiés comme des grands dauphins par Le Télégramme |
| Comportement | Tours autour de la coque, puis coups répétés dans le safran |
| Dégâts | Aucun signalé |
| Suites | Alerte au sémaphore de la Marine nationale, avis de prévention publié sur Facebook |
Le safran, et pourquoi ce détail décide de tout
Le safran est la pale mobile du gouvernail, sous la coque. Elle dévie le flux d’eau et donne au bateau sa direction. Endommagée, le voilier ne se dirige plus, ce qui transforme une curiosité en question de sécurité.
Ce détail est ce qui rend l’épisode remarquable. Un cétacé qui accompagne une étrave, qui surfe la vague d’un bateau, qui tourne autour d’une coque, c’est ordinaire et documenté dans notre catalogue des comportements aquatiques. Un cétacé qui vient frapper une pièce précise et mobile, sous la ligne de flottaison, à plusieurs reprises, ce n’en est pas. Le safran est la seule partie d’un voilier qui bouge, qui vibre et qui rend un signal différent au sonar. C’est aussi, très exactement, la cible des orques ibériques depuis mai 2020.
Pourquoi le rapprochement est légitime
Les deux scientifiques cités par la presse font le même rapprochement, avec les mêmes précautions. Pour Maïlys Baudoint, chargée des sciences participatives au Groupe d’Étude des Cétacés du Cotentin, « on pourrait rapprocher ces comportements de ce qu’il se passe au niveau du détroit de Gibraltar avec les orques », parce que « les cétacés sont des animaux très sociaux et ils fonctionnent en groupes. Donc, ils vont se retransmettre des comportements ». Pour Willy Dabin, de l’observatoire Pelagis, il s’agit d’un « phénomène très rare et étrange », mais qui « s’apparenterait plus à du jeu », les gestes se transmettant « par imitation sociale et par apprentissage de groupe ».
Ce que ces deux lectures partagent est solide. Les delphinidés apprennent les uns des autres, et des innovations comportementales se sont diffusées dans des groupes entiers en quelques années, du portage d’éponges chez les dauphins de Shark Bay à la mode des « bonnets » de saumon chez les orques du Pacifique nord-est. Une conduite nouvelle chez un individu peut devenir une conduite de groupe. C’est l’hypothèse retenue à Gibraltar, détaillée dans notre page Pourquoi les orques attaquent les bateaux ?.
Où la comparaison s’arrête
Le rapprochement s’arrête assez vite, et il vaut mieux le dire clairement.
| Orques ibériques | Dieppe, 23 août 2026 | |
|---|---|---|
| Nombre d’épisodes | Plus de 700 depuis mai 2020 | 1 |
| Masse de l’animal | Jusqu’à 5 tonnes | Quelques centaines de kilos, pour 2 à 4 mètres |
| Dégâts | Gouvernails détruits, plusieurs voiliers coulés | Aucun signalé |
| Population concernée | 37 individus, suivis un par un | Inconnue, animaux non identifiés |
| Origine du comportement | Attribuée à une femelle, puis diffusée | Inconnue |
Il y a une différence de nature, et pas seulement de degré. À Gibraltar, on parle d’un comportement documenté, répété, cartographié et daté, dans une population entièrement cataloguée. À Dieppe, on parle d’une matinée. Le rapprochement est légitime comme hypothèse de travail. Il ne l’est pas comme conclusion, et aucun des deux chercheurs cités ne le présente autrement. Comme le rappelle actu.fr, « aucune explication scientifique n’existe, si ce n’est des hypothèses ».
Quelle espèce, au juste
La publication du club prend soin de préciser qu’il ne s’agissait pas de marsouins mais bien de dauphins, ce qui est déjà une identification prudente et utile. Le Télégramme va plus loin et parle de grands dauphins, Tursiops truncatus, deux à quatre mètres.
C’est l’hypothèse la plus vraisemblable, et pour une raison précise. La Manche abrite l’une des populations côtières résidentes les plus importantes de la façade atlantique européenne, suivie depuis 1997 par le Groupe d’Étude des Cétacés du Cotentin. Le rapport de suivi 2023, réalisé pour l’Office français de la biodiversité, décrit une population génétiquement isolée et globalement stable depuis 2010, connue individu par individu grâce à la photo-identification des ailerons : près de 6 500 clichés exploitables et 2 886 ailerons analysés pour la seule année 2023.
Autrement dit, ces animaux ne sont pas anonymes. Dans cette région, un dauphin photographié de profil est souvent un dauphin identifiable, avec une histoire, des rencontres antérieures et un numéro de catalogue.
La vidéo qui n’a pas été diffusée
La scène a été filmée. L’auteur de la publication explique ne pas pouvoir diffuser la vidéo parce qu’elle montre les stagiaires et qu’il ne dispose pas de leur droit à l’image. La décision est juste, et il faut le dire sans réserve : le droit à l’image de personnes en formation, parfois mineures, passe avant l’intérêt documentaire.
Il reste que cette vidéo est, à ce jour, la seule pièce matérielle de l’épisode. Elle permettrait de compter les animaux, d’estimer leur taille, de distinguer un coup de rostre d’un frottement, et surtout de lire les ailerons. Rien de tout cela n’est possible à partir d’un récit. Ce n’est pas un reproche au club, qui a fait ce qu’il fallait en prévenant le sémaphore et en alertant les plaisanciers. C’est une remarque de méthode : entre la publication au grand public et la disparition, il existe une voie intermédiaire, qui consiste à transmettre les images aux équipes de suivi, sous condition d’usage scientifique et sans diffusion. Le GECC administre précisément ObsenMer, plateforme de sciences participatives où les observations sont enregistrées puis validées, et qui sert aussi de base de photo-identification à ses propres campagnes. Nous recensons ces dispositifs dans notre page sur les programmes de science citoyenne.
Deux conseils, et la nuance entre les deux
Les deux spécialistes donnent des consignes voisines, et il vaut la peine de les mettre côte à côte.
| Maïlys Baudoint (GECC) | Rester à distance, garder son cap, ne pas changer sa trajectoire |
|---|---|
| Willy Dabin (Pelagis) | Garder une distance, laisser les animaux venir à vous, ne pas charger le groupe délibérément, ne pas changer de trajectoire, couper les moteurs |
Le fond est identique : ne pas poursuivre, ne pas manœuvrer pour suivre les animaux, ne pas les couper. La seule différence apparente porte sur les moteurs, et elle se lève dès qu’on précise le contexte. Couper l’hélice supprime le risque de blessure, qui est le vrai danger d’une rencontre rapprochée, et réduit le bruit. Garder son cap veut dire ne pas se mettre à zigzaguer pour rester avec le groupe, ni virer pour l’éviter au dernier moment. Un voilier qui coupe son moteur et poursuit sa route sous voiles applique les deux consignes en même temps.
Sur le fait que le comportement soit dangereux pour les personnes, les deux réponses concordent aussi. Les animaux « s’intéressaient vraiment au safran et pas du tout aux humains », note Maïlys Baudoint. Ils n’ont, selon Willy Dabin, « a priori, pas de mauvaises intentions ou d’actions agressives envers les humains ». Le risque, s’il existe, est un risque de matériel, donc de manœuvrabilité, donc de navigation.
Une semaine, deux scènes, et un piège de lecture
Deux jours après Dieppe, le mardi 25 août au soir, au large de Sanary-sur-Mer, les passagers de la Croix du Sud V assistent à une autre scène rare : une quarantaine de globicéphales s’en prennent pendant une demi-heure à quatre cachalots. Coups de queue de part et d’autre, formation défensive en marguerite chez les cachalots, production intense de bulles pour brouiller l’écholocation. La confrontation se termine contre la coque du bateau, resté à la dérive, moteurs arrêtés. L’équipage se demande encore si les cachalots ont cherché à utiliser le navire comme un bouclier.
Il est tentant de lire une série. C’est le piège. Deux scènes rares dans la même semaine, sur deux façades séparées par mille kilomètres, entre des espèces différentes et dans des contextes qui n’ont rien de commun, cela reste deux scènes rares. Le nombre d’observateurs en mer est maximal à la fin du mois d’août, les téléphones filment tout, et un épisode qui aurait été raconté au bar du port il y a vingt ans fait aujourd’hui trois articles. Une hausse des signalements n’est pas une hausse des événements tant qu’on ne connaît pas l’effort d’observation, ce que nous détaillons dans nos données d’observation en France.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien. Maïlys Baudoint note d’ailleurs qu’on « commence à avoir plusieurs signalements », et c’est exactement la situation où il faut collecter plutôt que conclure. Le comportement de Gibraltar, lui non plus, n’a pas été identifié sur un épisode : il l’a été sur une accumulation de récits que quelqu’un a pris la peine de compiler.
Si cela vous arrive
- Couper le moteur, garder le cap, ne pas manœuvrer pour suivre ou éviter les animaux au dernier moment.
- Ne pas se mettre à l’eau, ne pas tenter de repousser un animal, ne pas toucher.
- Noter l’heure, la position, le nombre d’animaux, la durée, et ce qu’ils ont visé exactement.
- Filmer si c’est possible sans mettre l’équipage en danger, et conserver les images même si elles ne sont pas diffusables : l’aileron dorsal vaut identification.
- Signaler l’observation sur ObsenMer, et prévenir le sémaphore si la manœuvrabilité du bateau est en cause.
- Vérifier le safran et le gouvernail avant de repartir, y compris sans dégât apparent.
Ces réflexes valent au-delà de ce cas particulier, et rejoignent ce que nous rassemblons dans Comment préparer votre sortie whale watching et dans notre panorama des mammifères marins de France.
Ce qu’il faudrait pour trancher
Trois éléments manquent, et ils sont tous atteignables. Le premier est l’identification des animaux : la Manche est l’une des rares zones d’Europe où la question a une réponse possible, catalogue à l’appui. Le deuxième est un décompte des signalements rapporté à l’effort en mer, sans lequel on ne saura jamais si le phénomène augmente ou si c’est l’attention qui augmente. Le troisième est la description fine du geste : un dauphin qui frotte son flanc contre un safran et un dauphin qui le percute du rostre ne racontent pas la même histoire, et seule l’image permet de les distinguer.
En attendant, la formule la plus juste reste celle de Willy Dabin : un phénomène rare et étrange. Ni une attaque, ni une anecdote.
Sources : publication de la page Facebook La Plaisance à Dieppe ; Jean-François Caru, « Ils venaient taper le safran » : des dauphins percutent volontairement un voilier au large de Dieppe, actu.fr, 28 août 2026, avec les propos de Maïlys Baudoint (GECC) ; Le Télégramme, Bateaux de plaisance percutés : après les orques, les dauphins s’y mettent aussi ?, 29 août 2026, avec les propos de Willy Dabin (observatoire Pelagis) ; Luc Mikailoff, Var actu, 27 août 2026, pour l’épisode de Sanary-sur-Mer ; rapport scientifique OFB / GECC sur le suivi 2023 des populations côtières de grands dauphins des sous-régions marines Manche est – mer du Nord et Manche ouest – mers celtiques (convention OFB-22-0749).
