Un dauphin chasse avec une coquille, son petit la ramasse et fait pareil trois minutes plus tard

Un poisson se réfugie dans une grande coquille vide posée sur le fond. Un dauphin engage son rostre dans l’ouverture, soulève la coquille hors de l’eau, la secoue, et le poisson lui tombe dans la gueule. Ce comportement s’appelle le shelling, il n’avait jamais été observé ailleurs qu’à Shark Bay, en Australie-Occidentale, et une note parue en accès libre le 8 août 2026 dans Marine Mammal Science le documente à cinq mille kilomètres de là.

Ce qui a été observé, précisément

Alexis Levengood et ses collègues de l’université de la Sunshine Coast mènent depuis 2022 des campagnes régulières d’observation depuis un bateau dans le Great Sandy Marine Park, sur la côte du Queensland, en pays butchulla. Deux épisodes ont été enregistrés en 2025, impliquant trois dauphins différents.

6 juillet 2025, 7 h 50une femelle adulte, Stevie Nicks, positionne une coquille de Melo amphora à la surface avec son rostre et la soulève entièrement hors de l’eau sur trois remontées, puis la lâche. Elle est seule, le dauphin le plus proche est à 510 m
1er octobre 2025, 9 h 01une mère, Maserati, remonte avec une coquille sous un drone. Un poisson s’en échappe, elle lâche la coquille et le poursuit
1er octobre 2025, 9 h 04trois minutes plus tard, son petit, Bentley, remonte avec cette même coquille, exactement au même endroit, le rostre engagé dans l’ouverture comme sa mère, et la frappe contre la surface
Profondeurs6,1 m et 5,4 m, mer d’huile dans les deux cas
Durée des observations9 minutes et 29 minutes
Source : Levengood et coll., Marine Mammal Science, 2026.

Deux détails valent d’être relevés. Le corps et la queue d’un poisson, probablement un poisson-lézard du genre Synodus, sont visibles sortant de l’ouverture de la coquille pendant que le petit la soulève. Et dans aucun des deux épisodes les chercheurs n’ont pu confirmer que la manœuvre avait réussi : la pluie a interrompu le premier suivi, la turbidité a masqué la fin du second.

Le détail qui change la lecture

Le raccourci qui circule, « le petit imite sa mère », dit davantage que la séquence filmée, et il faut restituer celle-ci exactement.

La mère n’a pas réussi son coup : le poisson s’est échappé, elle a abandonné la coquille pour le poursuivre, et elle n’est jamais revenue la chercher. Trois minutes plus tard, le petit récupère cet objet laissé sur place et le manipule comme il a vu faire.

Il l’a ensuite lâché, est remonté sans lui, puis l’a repris une trentaine de secondes après avant de le relâcher au bout de sept secondes et de s’éloigner. Les auteurs notent qu’il n’a pas repris sa position de nourrisson contre le flanc de sa mère tant que la séquence n’était pas terminée.

Ce que l’on voit est donc un jeune animal qui tente une technique qu’il vient de voir échouer, avec l’outil que sa mère a laissé, et qui n’y parvient pas. C’est plus modeste qu’une transmission réussie, et plus intéressant.

Le comportement n’est pas nouveau à Hervey Bay

Un élément de la note mérite d’être souligné, car il contredit l’idée d’une découverte soudaine. Deux observations antérieures figurent dans l’article, faites depuis un bateau d’observation touristique de la baie, avec photographies à l’appui : l’une en 2013, l’autre en 2019, dans le même secteur.

Elles sont versées au dossier grâce à la présence d’un photographe embarqué à demeure, et deux des sept auteurs de la note appartiennent à cette structure d’observation. Le comportement existe donc dans cette baie depuis au moins douze ans ; ce qui manquait, c’était une publication.

Il y avait par ailleurs, depuis 2011, une mention anecdotique de shelling dans le sud-est du Queensland, sans image ni donnée pour l’accompagner. La note transforme cette rumeur en fait documenté. C’est un bon exemple de ce que produit l’observation de terrain non académique, dont notre page comment agir recense les dispositifs.

Ce que l’on savait de Shark Bay

Comparer les deux sites suppose de rappeler l’état des connaissances antérieures, qui est plus nuancé qu’on ne le dit.

À Shark Bay, le shelling a été observé chez moins de 2 % de la population, chiffre que les auteurs de l’époque jugeaient sous-estimé, la manœuvre ne durant que quelques secondes. La même population pratique aussi la chasse à l’éponge, technique bien plus contraignante que nous avons traitée dans un article distinct, et qui concerne des grands dauphins de l’Indo-Pacifique.

Une seule étude a modélisé la façon dont le shelling se propage, en 2020. Elle concluait que la diffusion dans le réseau social était de loin l’explication la mieux soutenue, avec un rapport de 10 à plus de 300 en faveur d’une transmission sociale plutôt que d’un apprentissage individuel ou d’une base génétique. Et elle situait cette transmission hors du lien mère-petit, entre pairs ou depuis des adultes non apparentés.

Un détail de cette même étude est resté peu commenté et prend aujourd’hui du relief : le comportement n’apparaissait que chez des individus porteurs de 2 haplotypes sur 8, chez lesquels l’apprentissage semblait environ cinquante fois plus rapide. Autrement dit, une piste maternelle existait déjà dans les données, sans être retenue.

Vertical ou horizontal, et pourquoi cela compte

Un comportement appris socialement peut circuler de deux façons, et elles n’ont pas les mêmes conséquences.

Verticalement, de la mère au petit, pendant les années de dépendance. La technique suit alors les lignées maternelles, se diffuse lentement et se maintient longtemps. C’est le mode de transmission de la chasse à l’éponge.

Horizontalement, entre individus du même âge, ou obliquement depuis des adultes non apparentés. La technique peut alors traverser un groupe en quelques saisons, comme une mode, et disparaître aussi vite.

L’observation du 1er octobre est la première compatible avec la voie verticale, et les auteurs la rapprochent d’une stratégie décrite ailleurs sous le nom de « fais comme ta mère ». Ils rappellent que la dépendance prolongée du jeune dauphin, plusieurs années au contact quasi permanent de sa mère, offre pour cela d’innombrables occasions, ce que détaille notre page sur l’allaitement des cétacés.

Trois lectures restent possibles

Aucune vidéo ne peut départager ce qui suit, et les auteurs ne le prétendent pas.

1. Apprentissage par observation. Le petit a vu sa mère faire et a reproduit la manipulation. C’est la lecture défendue par la note.

2. Facilitation locale. C’est l’hypothèse concurrente la plus sérieuse, et le détail de la séquence lui donne du poids. En manipulant puis en abandonnant la coquille, la mère a attiré l’attention de son petit sur un objet précis, à un endroit précis. Il peut ensuite le saisir sans rien copier du geste. Ce mécanisme, bien documenté chez d’autres animaux, produit exactement la même image.

3. Manipulation exploratoire. Les jeunes dauphins portent, poussent et retournent tout ce qu’ils trouvent, algues, coquillages, débris. Un petit qui ramasse une coquille flottante ne démontre rien à lui seul.

Départager exigerait de suivre qui pratique le comportement, qui fréquente qui, et de vérifier que la technique se propage le long des liens sociaux plutôt qu’au hasard. Cela suppose des dizaines d’observations sur des années, pas deux.

Un biais de sexe inattendu

Les trois animaux concernés sont deux femelles adultes et un jeune de sexe inconnu. Sur un effectif aussi faible, cela ne prouve rien, mais les auteurs le relèvent parce que l’étude de Shark Bay n’avait trouvé aucun biais de sexe pour le shelling.

L’explication proposée vaut d’être connue, car elle vaut pour toutes les spécialisations alimentaires. Les mâles consacrent une grande part de leur temps à courtiser les femelles et, dans certaines populations, à entretenir des alliances, activités chronophages qui se concilient mal avec une technique exigeante et attachée à des lieux précis. Les femelles, dont le coût énergétique de la reproduction est considérable, investissent davantage dans l’alimentation. Nos pages sur la cohésion sociale et les régimes alimentaires détaillent ces arbitrages.

Les limites, telles que les auteurs les posent

Elles sont exposées sans détour dans la note, et il faut les rappeler aussi nettement.

L’échantillon est de deux événements. Les auteurs écrivent explicitement que la petite taille de l’échantillon impose la prudence et que leurs résultats ne démontrent pas une transmission verticale.

Aucune manœuvre n’a été confirmée réussie. Ni pour la femelle isolée, ni pour la mère, ni pour le petit. On observe une technique tentée, pas une technique qui nourrit.

La fréquence réelle reste inconnue. Les auteurs estiment le comportement probablement sous-rapporté dans la baie, faute d’effort de recherche et parce qu’il ne dure que quelques secondes.

L’identification de l’espèce reste générique. La note parle de grands dauphins sans trancher la question de la sous-espèce, contrairement aux travaux de Shark Bay qui portent explicitement sur Tursiops aduncus.

Une innovation apparue deux fois

La conclusion des auteurs est plus précise que le résumé qui en a été fait. Ils ne disent pas que le comportement s’est propagé d’une côte à l’autre : ils y voient un argument en faveur d’une innovation indépendante, apparue séparément à l’ouest et à l’est du continent.

Cette lecture est cohérente avec une contrainte matérielle rarement relevée. Le shelling exige une coquille assez grande pour qu’un poisson s’y réfugie et qu’un dauphin puisse la soulever, ce qui restreint la technique à quelques très grands gastéropodes. Une population parfaitement capable d’inventer le geste ne le fera jamais si rien de tel ne traîne sur le fond.

Les auteurs proposent enfin de reclasser le shelling. Longtemps décrit comme opportuniste, il réunirait en réalité les critères d’une spécialisation alimentaire : il ne concerne qu’une fraction de la population, il est répété dans le temps par les mêmes individus, et il suppose de savoir où trouver les coquilles et comment les manipuler. Nos pages sur le cerveau et la cognition, les clans culturels de cachalots et notre vidéo sur les outils chez les dauphins replacent ce dossier dans l’ensemble des traditions documentées chez les cétacés, aux côtés des orques qui se toilettent avec des algues.

Source : Levengood A. L., Hume G. V., Buckman J. M., Steel I., Toohey B. E., Lynch P. et Smith C., « Observations of Shelling Behavior and Potential Evidence of Vertical Social Learning by Bottlenose Dolphins in the Great Sandy Marine Park, Queensland Australia », Marine Mammal Science, 42(4), e70252, 8 août 2026, en accès libre.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.