On sait enfin pourquoi seuls certains dauphins utilisent des éponges pour chasser

Quand une éponge perturbe un sonar biologique

Chaque fois qu’un dauphin de Shark Bay saisit une éponge sur le fond marin, il modifie — temporairement mais profondément — la signature acoustique de son propre sonar. L’éponge, fixée sur le rostre comme un gant de fouille, n’est pas qu’un simple accessoire de recherche alimentaire. Elle agit comme un filtre acoustique, modifiant l’émission et la réception des clics d’écholocation, en particulier au niveau de la mâchoire inférieure, principale zone de réception sonore chez les Odontocètes.

L’éponge : outil de prospection et source d’interférence

L’espèce Echinodictyum mesenterinum, dont la forme conique prolonge le rostre, modifie les propriétés du faisceau sonar de manière relativement linéaire. À 0,8 mètre du point d’émission, la directivité est légèrement accentuée, les lobes secondaires atténués et le niveau de pression acoustique (RMS) augmenté par rapport à un foraging sans outil.

L’impact sur la réception de l’écho est mesuré mais constant : allongement de la durée des clics, élévation de la fréquence centrale, et hausse du niveau reçu.

En revanche, Ircinia sp., plus plat et moins structurant géométriquement, diffuse davantage le faisceau. Le niveau RMS chute de près de 9 dB, le signal s’allonge, et la fréquence centrale est significativement perturbée. Le faisceau devient irrégulier, avec une augmentation notable des lobes secondaires, en particulier en présence de balanes symbiotiques.

La modélisation FEM : une fenêtre sur la perception déformée

Les modélisations par éléments finis (COMSOL, 2D vertical) montrent que les clics passent deux fois dans la matière de l’éponge : à l’émission, puis au retour. L’équipe a utilisé des coupes tomographiques de spongiaires prélevés in situ et flash-congelés.

Les paramètres clés mesurés sont :

  • La durée -10 dB du clic
  • Le niveau RMS reçu
  • La fréquence centrale

Pour Echinodictyum, le faisceau reste cohérent, même en retour. Pour Ircinia, la réception au niveau mandibulaire est affaiblie, ce qui peut compliquer la discrimination fine d’un signal réfléchi.

Des coûts sensoriels, une acquisition longue

L’impact de ces distorsions sur le traitement neural impose un apprentissage prolongé. Contrairement aux comportements alimentaires plus simples, le sponging nécessite plusieurs années de pratique pour atteindre une performance comparable aux individus experts (vers 20 ans). Le processus n’est transmis que verticalement, de mère à progéniture, au sein de lignées matrilinéaires spécifiques.

L’analogie est explicite : chaque nouvelle éponge, même de la même espèce, agit comme une nouvelle lentille acoustique. Le dauphin doit adapter en continu son traitement sensoriel. L’apprentissage n’est donc pas qu’un transfert de technique motrice, mais une acclimatation fine à une acoustique fluctuante.

Pourquoi seuls quelques dauphins s’y mettent-ils ?

La population de Shark Bay présente une coexistence unique : des spongers et des non-spongers utilisent les mêmes zones de chasse. Pourtant, malgré ces contacts, aucun individu non issu d’une matrilignée de spongers n’adopte durablement la pratique.

Les causes sont multiples :

  • Complexité sensorielle accrue par l’atténuation et la déformation des signaux
  • Temps d’apprentissage long incompatible avec d’autres priorités comportementales, notamment pour les mâles
  • Transmission exclusivement maternelle, favorisée par des milliers d’heures d’exposition passive aux signaux modifiés

Éponge et écologie sensorielle : des choix sélectifs

L’étude révèle que près de 70 % des éponges utilisées sont des Echinodictyum, contre seulement 20 % d’Ircinia. Cette préférence pourrait s’expliquer non seulement par l’abondance, mais par l’impact acoustique moindre du premier sur l’écholocation.

L’orientation conique du tissu joue un rôle de guide d’onde passif, concentrant l’énergie sonore au lieu de la disperser. Les barnacles, bien que présents dans les tissus, n’altèrent que marginalement le signal, en raison de leur taille inférieure à la longueur d’onde (1,5 cm à 100 kHz).

Un outil qui n’élargit pas le phénotype, mais le contraint

Contrairement à d’autres cas de tool-use animal où l’outil étend les capacités naturelles, ici l’éponge limite délibérément un sens critique. Le dauphin échange une partie de sa précision sonar contre une efficacité accrue pour débusquer des proies enfouies sans vessie natatoire, invisibles au sonar conventionnel.

Ce compromis permet l’accès à une niche trophique plus lipidique, mais à condition d’un entraînement sensoriel poussé.

Une technique de foraging transformée en héritage sensoriel

La rareté du sponging ne résulte pas d’un manque d’intérêt pour l’innovation, mais d’une barrière cognitive et sensorielle élevée. L’individu doit non seulement manipuler un outil complexe, mais réinterpréter en permanence un signal altéré, avec des écarts variables à chaque plongée.

Le foraging devient ici une compétence multisensorielle spécialisée, dépendant d’une longue phase d’apprentissage, de milliers d’heures d’exposition, et d’un lien social exclusif entre mère et petit. Un savoir-faire acoustique transmis comme un dialecte culturel, à travers les clics modifiés d’un sonar qui chuchote à travers l’éponge.

Source de l’étude : https://doi.org/10.1098/rsos.241900