Avant que la chimie ne sache les fabriquer, les vitamines se pêchaient. Celles du groupe liposoluble, A et D, se concentrent dans le foie des animaux marins, et le plus gros foie du monde est celui de la baleine bleue.
Les vitamines A et D ne sont pas solubles dans l’eau mais dans les graisses. L’organisme ne peut donc pas les éliminer dans les urines : il les stocke, et l’organe de stockage principal est le foie.
Chez un prédateur marin qui mange du poisson et du krill, eux-mêmes riches en ces composés, l’accumulation est considérable. Le foie d’une baleine bleue contient environ 2,5 % d’une huile très riche en vitamines, exploitée pour produire des concentrés de vitamine A. Rapporté à un organe qui pèse à lui seul plus d’une tonne, le rendement était sans équivalent.
Il faut bien distinguer ce produit de l’huile de baleine ordinaire, tirée du lard. Ce sont deux matières différentes, tirées de deux organes différents, vendues sur deux marchés différents : l’une à la tonne pour l’industrie, l’autre au flacon pour la pharmacie.
C’est le débouché le plus important, et le plus longtemps maintenu.
La vitamine D prévient le rachitisme, maladie de la croissance osseuse qui frappait massivement les enfants des villes industrielles, privés de soleil par la pollution et les logements sombres. La supplémentation devient une politique de santé publique dans la première moitié du vingtième siècle.
L’huile de foie de morue est restée la plus célèbre, et son souvenir hante les mémoires d’enfance. Mais l’huile de foie de baleine a été une source majeure de vitamine D jusque dans les années 1960, moins connue parce qu’elle alimentait surtout l’industrie du complément et de l’aliment enrichi plutôt que la cuillerée quotidienne.
La synthèse chimique, une fois de plus, et non la protection des espèces.
La structure de la vitamine A est élucidée dans les années 1930 et sa synthèse industrielle est maîtrisée à partir de 1947. La vitamine D est synthétisée à partir de précurseurs végétaux ou de la lanoline du suint de mouton, une ressource abondante et sans campagne antarctique. Dès lors, extraire des vitamines d’un foie de cent tonnes n’a plus aucun sens économique.
Le débouché pharmaceutique s’éteint donc dans les années 1960, en même temps que celui des glandes et des hormones, et pour la même raison.
Il faut le signaler, car il éclaire le sujet contemporain.
Le foie concentre les vitamines liposolubles pour la même raison physiologique qu’il concentre les polluants liposolubles. Un organe qui stocke bien la vitamine A stocke tout aussi bien les PCB et les pesticides organochlorés. À l’époque de son exploitation, ces contaminants n’existaient pas encore en quantité ; ils y seraient aujourd’hui.
S’y ajoute un risque propre à la vitamine A, dont l’excès est toxique. Les foies de certains prédateurs marins et arctiques sont assez concentrés pour provoquer une hypervitaminose A aiguë, phénomène bien documenté chez les explorateurs polaires ayant consommé du foie d’ours blanc ou de phoque.
Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine.
