Glandes et hormones : l’insuline, l’héparine et l’ACTH tirées des cétacés

Il y a eu une époque où soigner un diabétique supposait de disposer d’un pancréas. Pas d’un laboratoire : d’un organe, prélevé sur un animal, traité vite avant qu’il ne se dégrade. Les cétacés en ont fourni, et pas seulement du pancréas.

L’âge des hormones animales

Jusqu’aux années 1980 et à l’arrivée du génie génétique, toutes les hormones à usage médical venaient d’animaux d’abattoir. On ne savait pas les fabriquer, on ne savait que les extraire, et il en fallait des quantités industrielles d’organes pour quelques grammes de produit fini.

Une station baleinière qui traite des dizaines de milliers de tonnes d’animal par saison est, de ce point de vue, une source de matière première comme une autre. Les glandes étaient donc prélevées, congelées et expédiées à l’industrie pharmaceutique. Les organes documentés sont l’hypophyse, le pancréas et la thyroïde.

L’insuline de baleine

L’insuline extraite du pancréas de cétacés a bel et bien été employée comme médicament, en particulier au Japon, où son usage a fait l’objet de publications scientifiques dans les années 1960. Elle y voisinait avec l’insuline tirée de poissons.

Le contexte l’explique : le Japon disposait d’une flotte baleinière considérable et d’une industrie de la pêche, et donc d’un accès à des pancréas marins que d’autres pays n’avaient pas. Ailleurs, l’insuline venait du porc et du bœuf.

L’insuline animale n’a été remplacée que dans les années 1980 par l’insuline humaine recombinante, produite par des bactéries modifiées.

Une héparine chimiquement différente

C’est le cas le plus curieux, et il a un intérêt scientifique qui dépasse le sujet.

L’héparine est l’anticoagulant de référence, encore aujourd’hui tiré d’organes animaux, essentiellement d’intestin de porc. Elle a été extraite du poumon et de l’intestin de baleine, et comparée à celle du bœuf et du porc.

Les analyses ont montré une différence de nature, pas seulement de degré. Les mammifères terrestres produisent une héparine dite alpha ; la baleine, mammifère marin, produit une héparine oméga, nettement moins sulfatée et présentant un pouvoir rotatoire différent. Deux variantes d’une même molécule, séparées par le retour à l’eau.

L’observation n’a jamais débouché sur un médicament de référence, l’héparine porcine étant disponible en quantité et parfaitement caractérisée. Elle reste un témoignage de ce que l’on cherchait alors dans ces animaux.

L’hypophyse et l’ACTH

L’hypophyse, petite glande logée sous le cerveau, commande une grande partie du système endocrinien. Ses extraits sont utilisés en thérapeutique depuis les années 1950, notamment pour l’hormone corticotrope, l’ACTH, prescrite dans un éventail impressionnant d’affections inflammatoires et auto-immunes : sclérose en plaques, lupus, syndrome néphrotique, sarcoïdose, polyarthrite rhumatoïde, spasmes infantiles du nourrisson.

Là encore, la matière première venait d’abattoirs et, marginalement, de stations baleinières. Une hypophyse de grande baleine est un organe de taille appréciable, ce qui en faisait une source intéressante à une époque où l’on rassemblait des dizaines de milliers de glandes pour produire un lot.

Ce que cela dit de la chasse

Ces produits n’ont jamais représenté un tonnage significatif, et ils n’ont pas motivé une seule campagne. Leur intérêt est ailleurs.

Ils montrent jusqu’où allait la valorisation intégrale de l’animal, décrite sur nos pages consacrées à la farine de baleine et aux os et dents. Une baleine ne produisait pas un produit, elle en produisait une dizaine, du plus grossier au plus raffiné, et chacun rendait la campagne suivante un peu plus rentable.

Ils rappellent aussi que la médecine du vingtième siècle s’est construite sur des organes animaux, et que la biotechnologie a fait pour la pharmacie ce que la pétrochimie avait fait pour l’éclairage : elle a rendu l’animal superflu. C’est encore un substitut technique, et non une décision de protection, qui a fermé ce débouché.

Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine.