On raconte volontiers que la chasse à la baleine s’est arrêtée parce que le pétrole a remplacé l’huile des lampes. C’est vrai pour le dix-neuvième siècle. C’est faux pour le vingtième, qui a été de très loin le plus meurtrier : près de 2,9 millions de grandes baleines tuées. À ce moment-là, l’huile ne servait plus à éclairer. Elle servait à faire de la margarine.
Elle est tirée du lard, la couche de graisse sous-cutanée qui isole l’animal du froid et lui sert de réserve énergétique. On la découpe en lanières et on la fait fondre, à terre dans des chaudrons, puis à bord des navires-usines à partir des années 1920.
Chimiquement, c’est un mélange de triglycérides, comme une huile végétale, mais liquide à température ambiante et fortement odorante. Ces deux propriétés ont longtemps borné ses usages : bonne pour l’éclairage et le savon, impropre à l’alimentation.
Le commerce ne parlait d’ailleurs pas d’« huile de baleine » au singulier. Il distinguait trois produits aux prix très différents, et les confondre fausse toute lecture de cette économie.
Jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle, l’huile de baleine éclaire les villes d’Europe et d’Amérique du Nord. Elle alimente les réverbères, les phares et les lampes domestiques. Elle sert aussi de savon, de lubrifiant pour les machines textiles, de matière première pour les peintures et les vernis, et de graisse à cuir.
Cette économie décline à partir de 1859, quand le forage du premier puits de pétrole commercial en Pennsylvanie ouvre l’ère du kérosène, moins cher et plus propre. La chasse américaine, celle de Nantucket et de New Bedford, s’effondre. On aurait pu croire l’histoire finie.
C’est un procédé de laboratoire qui va rouvrir le marché, et multiplier les prises par dix.
L’hydrogénation consiste à ajouter de l’hydrogène aux chaînes d’acides gras insaturées, en présence d’un catalyseur, pour les saturer. Une huile liquide devient une graisse solide. Le procédé est mis au point par le chimiste allemand Wilhelm Normann et industrialisé à partir de 1906.
Pour l’huile de baleine, c’est une transfiguration. Elle peut désormais entrer dans le savon dur, et surtout dans la margarine, dont la demande explose en Europe. Restait l’odeur. Le verrou saute en 1929, quand les chimistes de Lever Brothers et de la Margarine Union apprennent à désodoriser complètement l’huile de baleine tout en la durcissant. Les deux groupes fusionnent l’année suivante pour former Unilever.
Le résultat est net : en 1935, environ 84 % de la production mondiale d’huile de baleine part dans la margarine. Les prises antarctiques passent d’environ 2 000 à plus de 20 000 baleines par an dans la seule première décennie du siècle, et continuent de grimper ensuite.
Une huile vendue au tonneau récompense la masse. La cible idéale est donc l’animal qui donne le plus de lard par coup de harpon, ce qui explique l’ordre dans lequel les espèces ont été détruites.
La baleine bleue vient d’abord, puis le rorqual commun, puis le rorqual boréal, puis le petit rorqual. À chaque effondrement, la flotte descend d’un cran dans la taille. Les statistiques de la Commission baleinière internationale, que détaille notre page sur la chasse baleinière de 1900 à 2025, dessinent exactement cette cascade.
Ces rorquals rapides n’étaient pas chassables avant le canon lance-harpon explosif de Svend Foyn, breveté en Norvège en 1864, associé aux navires à vapeur puis aux navires-usines avec rampe arrière. La technique et le débouché se sont rencontrés au pire moment pour les baleines.
La margarine et le savon sont les débouchés massifs, mais la liste est plus longue, et elle explique la résilience du marché.
L’huile entrait dans les vernis et les peintures, dans le linoléum, dans le traitement du jute et des textiles grossiers, dans le corroyage du cuir. Traitée au soufre, elle donnait des lubrifiants haute pression capables de tenir sous des charges qui chassaient les huiles ordinaires. Elle servait aussi de bain de trempe pour l’acier.
Et surtout, elle avait un débouché militaire que l’on oublie systématiquement : la saponification libère du glycérol, matière première de la nitroglycérine. Notre page sur la glycérine et les explosifs détaille ce lien, qui a fait de l’huile de baleine un produit stratégique pendant les deux guerres mondiales.
Après-guerre, les huiles végétales tropicales, arachide, palme, coprah, puis le soja, deviennent moins chères et plus faciles à sécuriser que des expéditions antarctiques. La margarine se passe de la baleine bien avant que le droit ne l’y oblige.
Le moratoire commercial de la Commission baleinière internationale, adopté en 1982 et entré en vigueur en 1986, arrive donc sur un marché déjà moribond. C’est une nuance importante : la protection a été acquise en partie parce que la ressource ne valait plus grand-chose, ce qui explique aussi pourquoi elle est restée fragile là où un marché subsiste.
Quarante ans plus tard, plusieurs des espèces exploitées pour leur huile n’ont pas retrouvé leurs effectifs. Notre page sur les statuts de conservation montre lesquelles.
Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine, qui présente les six grands usages ayant motivé la chasse commerciale.
