Glycérine et explosifs : les baleines tuées pour la nitroglycérine des deux guerres

Pendant la Première Guerre mondiale, le gouvernement britannique classe l’huile de baleine parmi les produits critiques pour la défense nationale. Ce n’était ni pour éclairer les tranchées ni pour nourrir les troupes. C’était pour fabriquer des explosifs.

De la graisse à la nitroglycérine

Le lien tient à une molécule que l’on oublie toujours de compter parmi les produits de la baleine : le glycérol.

Toute graisse animale ou végétale est un assemblage de trois acides gras fixés sur un squelette de glycérol. Quand on saponifie cette graisse, c’est-à-dire quand on la fait réagir avec une base pour produire du savon, les acides gras partent dans le savon et le glycérol reste. Il n’était donc pas un objectif de production mais un sous-produit, récupéré et raffiné.

Or le glycérol nitré donne la nitroglycérine, base de la dynamite d’Alfred Nobel et surtout, mélangée à la nitrocellulose, des poudres sans fumée qui propulsent les obus et les balles de toute l’artillerie moderne. La cordite britannique en contenait environ 58 % dans sa formulation d’origine.

Autrement dit, chaque tonne d’huile de baleine transformée en savon dégageait de quoi alimenter une usine de munitions.

Pourquoi la baleine et pas autre chose

La question se pose, puisque n’importe quel corps gras produit du glycérol. La réponse est géopolitique.

Les grandes sources de matière grasse d’avant-guerre étaient les oléagineux tropicaux, arachide, palme, coprah, acheminés par des routes maritimes que le blocus et la guerre sous-marine rendaient incertaines. Le suif domestique ne suffisait pas. La baleine, elle, se récoltait dans l’Atlantique Sud et l’Antarctique, sur des navires que l’on contrôlait, et une seule campagne rapportait des dizaines de milliers de tonnes.

La conséquence est directe sur le prix. Les deux guerres provoquent une envolée du cours de l’huile de baleine, qui rend rentables des expéditions autrement marginales. Notre page sur l’huile de baleine retrace le reste de cette économie.

Une industrie à double usage

Il faut mesurer ce que cela change au récit habituel de la chasse baleinière.

La même station de South Georgia, le même navire-usine, la même carcasse produisaient simultanément de la margarine pour les civils et du glycérol pour les obus. Les deux marchés n’étaient pas concurrents mais complémentaires, l’un absorbant les acides gras, l’autre le résidu. C’est une filière à double usage au sens strict, et l’intérêt stratégique des États a soutenu la chasse bien au-delà de ce que la seule demande alimentaire aurait justifié.

Cela explique aussi pourquoi les pays baleiniers ont défendu leur flotte avec autant d’insistance dans l’entre-deux-guerres. Une flotte baleinière était une réserve stratégique de matière grasse, mobilisable en cas de conflit, au même titre qu’un stock de pétrole.

La fin de la dépendance

Deux évolutions ont défait ce lien après 1945.

La pétrochimie d’abord : à partir des années 1940 et 1950, le glycérol se synthétise industriellement à partir du propylène, sans passer par aucune graisse. La chimie des propergols ensuite, qui s’éloigne progressivement des poudres à base de nitroglycérine pour les usages militaires les plus modernes.

Le débouché militaire de l’huile de baleine disparaît donc avant le débouché alimentaire, et bien avant le moratoire de 1986. C’est un cas de plus, dans cette histoire, où la baleine a été sauvée par un substitut industriel plutôt que par une décision politique. Nos statistiques de la chasse montrent que les pics de prises coïncident étroitement avec ces périodes de forte demande.

Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine.