Huile de mâchoire : le lubrifiant de précision tiré des dauphins et des marsouins

Le commerce baleinier ne parlait pas d’« huile de baleine » au singulier. Il distinguait trois produits aux prix très différents : le train oil des baleines à fanons, le sperm oil du cachalot, et le melon oil, l’huile de tête et de mâchoire des petits odontocètes. Le dernier était le plus cher au litre, et il a motivé une chasse à part.

Une huile qui n’est pas une graisse

Les dauphins, les marsouins et les autres odontocètes portent dans le front un melon, et dans la mâchoire inférieure des corps gras allongés qui conduisent le son vers l’oreille interne. Ces tissus ne servent pas de réserve énergétique : ce sont des lentilles acoustiques, dont la composition règle la vitesse de propagation du son.

Cette fonction impose une chimie particulière. Le melon et l’huile de mâchoire sont dominés par des esters de cire et des acides gras courts et ramifiés, notamment l’acide isovalérique, plutôt que par les triglycérides ordinaires du lard.

Le résultat, pour un mécanicien du dix-neuvième siècle, tient du miracle : une huile qui ne se fige pas au froid, ne s’épaissit pas, ne s’oxyde presque pas, ne laisse pas de dépôt gommeux et adhère au métal.

L’huile des horlogers

Une montre de précision ou un chronomètre de marine tient sa justesse d’un frottement constant. Une huile qui s’épaissit à cinq degrés et se fluidifie à trente déraille l’instrument, et une huile qui s’oxyde le bloque au bout de quelques années.

L’huile de mâchoire de marsouin ou de dauphin résolvait ce problème mieux que tout autre lubrifiant disponible. On la retrouve dans l’horlogerie, les chronomètres de marine dont dépendait le calcul de la longitude, les instruments scientifiques, les mécanismes d’armes, les machines à écrire et à coudre.

Vendue par petites quantités à des prix sans rapport avec ceux du tonneau d’huile industrielle, elle a soutenu une pêcherie spécialisée, dirigée non vers les grands rorquals mais vers des animaux de deux à cinq mètres.

Une pression sur des espèces côtières

C’est ce qui distingue ce produit de tous les autres de ce dossier, et ce qui le rend important.

La chasse aux grands rorquals se déroulait au large, en Antarctique, à des milliers de milles des côtes. La chasse aux petits odontocètes se pratiquait près du rivage, sur des populations locales, souvent résidentes et peu nombreuses, et par des moyens qui ne demandaient ni navire-usine ni canon lance-harpon.

Ce type de prélèvement épuise une population sans que les statistiques nationales n’enregistrent grand-chose, car les prises sont dispersées et faiblement déclarées. C’est l’un des angles morts des statistiques de la chasse, qui ont été construites autour des grandes espèces.

Les mêmes espèces subissent aujourd’hui d’autres pressions, en particulier les captures accidentelles dans les engins de pêche.

Ce qui l’a remplacée

Les mêmes substituts que pour le spermaceti, dont la chimie est voisine : l’huile de jojoba, dont les graines produisent naturellement des esters de cire, et les esters de synthèse formulés sur mesure.

L’horlogerie moderne emploie des huiles synthétiques dont la stabilité thermique dépasse aujourd’hui celle de l’huile animale. Le produit a donc disparu du marché par obsolescence technique, et le commerce international des produits de cétacés est de toute façon interdit par la CITES.

Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine.