Spermaceti : la cire de tête du cachalot qui a défini l’unité de lumière

Pendant plus d’un siècle, l’unité officielle d’intensité lumineuse dans le monde anglo-saxon a été définie par une bougie. Pas n’importe laquelle : une bougie de spermaceti, la cire tirée de la tête du cachalot, brûlant à un taux fixé. La candlepower mesurait littéralement la lumière en cachalots.

Un organe qui fait 40 % de l’animal

La tête du cachalot n’est pas un crâne. C’est un dispositif acoustique. Elle contient l’organe du spermaceti, un vaste sac de cire liquide qui peut retenir environ 1 900 litres, et l’ensemble céphalique s’étend sur près de 40 % de la longueur du corps. Chez un grand mâle de dix-huit mètres, cela représente plusieurs tonnes.

Sa fonction est de focaliser les clics d’écholocation les plus puissants du règne animal, et probablement d’intervenir dans le contrôle de la flottabilité en plongée. Notre page sur l’organe de spermaceti détaille ce fonctionnement.

Chimiquement, ce n’est pas une graisse ordinaire mais un mélange d’esters de cire et de triglycérides, liquide et clair dans l’animal vivant, qui se fige en une masse blanche et cristalline en refroidissant. D’où son nom français, le blanc de baleine, et une méprise durable des baleiniers, qui prirent cette substance pour du sperme.

La meilleure bougie jamais fabriquée

Une bougie de suif fume, coule et sent le gras. Une bougie de cire d’abeille coûte cher. Le spermaceti offrait les deux avantages sans les défauts : une flamme vive, stable et sans odeur, une cire dure qui ne s’affaisse pas, et une combustion lente.

Sa régularité était telle qu’on s’en servit d’étalon. La candlepower, définie au dix-neuvième siècle à partir d’une bougie de spermaceti d’un poids donné consumée à un rythme donné, resta l’unité de référence jusqu’à son remplacement par la candela au vingtième siècle.

L’huile qui ne gèle pas et ne s’épaissit pas

Le second usage a survécu beaucoup plus longtemps que l’éclairage, et il explique pourquoi le cachalot fut chassé jusque dans les années 1970.

L’huile de cachalot possède des propriétés que les lubrifiants pétroliers de l’époque n’égalaient pas : elle garde une viscosité stable sur une très large plage de températures, ne se dégrade pas facilement, n’absorbe pas l’eau et adhère au métal. On l’a donc employée là où une panne coûte cher : horlogerie, machines à coudre, instruments de précision, armes, et jusqu’aux boîtes de vitesses automatiques d’automobile.

Elle entrait aussi dans les cosmétiques, les crèmes et les pommades, où sa texture était recherchée.

1972 : l’interdiction, et ce qui a suivi

Les États-Unis adoptent en 1972 le Marine Mammal Protection Act, qui protège le cachalot et ferme le marché américain à ses produits. Le pays étant le premier consommateur de lubrifiants de précision, l’effet est immédiat.

L’industrie se tourne alors vers deux substituts, l’huile de jojoba, un arbuste du désert dont les graines produisent des esters de cire très proches, et les esters de synthèse. Le premier n’est pas une trouvaille de hasard : sa composition chimique ressemble à celle du spermaceti bien plus qu’à celle d’une huile végétale ordinaire.

Une précision utile, car la confusion circule : le mot spermaceti désigne aujourd’hui, dans les listes d’ingrédients cosmétiques, un produit de synthèse ou végétal. Le cachalot est protégé par la CITES et le commerce international de ses produits est interdit.

Le coût pour l’espèce

Le cachalot est l’espèce la plus chassée du vingtième siècle : plus de 760 000 individus tués selon les statistiques compilées par la Commission baleinière internationale. La population mondiale a chuté d’environ 70 %.

La chasse a par ailleurs visé préférentiellement les grands mâles, qui portent le plus de spermaceti. Or ce sont eux qui se reproduisent. Une pression sélective sur cette classe d’âge se répercute sur la démographie bien après l’arrêt des prises, ce que détaille notre page sur l’histoire de la chasse.

Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine, qui présente les six grands usages ayant motivé la chasse commerciale.