La pêcherie de krill antarctique a fermé le 12 août 2026, après avoir atteint le seuil de 620 000 tonnes fixé pour la zone 48 par la Commission pour la conservation de la faune et de la flore marines de l’Antarctique. C’est la seconde année consécutive que ce seuil est touché avant la fin de la saison. Le vrai sujet n’est ni le tonnage ni la date : c’est que ce nombre a été inventé pour déclencher une répartition spatiale des captures, que cette répartition a expiré fin 2024, et que la première saison sans elle a produit exactement ce qu’elle servait à empêcher.
Ce que disent les chiffres officiels
| Capture 2024 | 498 350 t, 12 navires |
|---|---|
| Capture 2025 | 624 918 t, maximum historique, fermeture le 1er août |
| Capture 2026 | seuil atteint, fermeture le 12 août, environ 11 navires |
| Seuil de déclenchement | 620 000 t pour les sous-zones 48.1 à 48.4 (mesure 51-01) |
| Limite de précaution | 5,61 millions de tonnes, soit neuf fois le seuil |
| Répartition entre sous-zones | aucune depuis la saison 2025 |
En 2025, cinq pays ont pêché : la Norvège pour 326 307 tonnes, la Chine pour 231 083, la Corée du Sud pour 28 622, le Chili pour 20 035 et l’Ukraine pour 18 871. Sur la décennie écoulée, la Norvège représente 62,6 % des captures et la Chine 20,8 %.
D’où vient le chiffre de 620 000 tonnes
Ce nombre est presque toujours présenté comme un plafond prudent calé sur la biologie du krill. La Commission explique elle-même qu’il n’en est rien, et prend même la peine de prévenir contre le contresens.
Le rapport officiel écrit que la limite de 620 000 tonnes est fondée sur les captures historiques et représente la somme des captures maximales prises dans chacune des sous-zones sur toute l’histoire de la pêcherie. Il ajoute qu’elle ne doit pas être confondue, comme cela arrive parfois, avec la capture maximale jamais réalisée dans l’ensemble de la zone 48 en une année. C’est donc un nombre comptable, pas biologique.
Son rôle est encore plus révélateur. En 1991, la mesure 32/X plafonne la zone 48 à 1,5 million de tonnes et précise que si la capture des sous-zones 48.1, 48.2 et 48.3 dépasse 620 000 tonnes, des limites par sous-zone devront s’appliquer. Le rapport en donne la raison en toutes lettres : empêcher que la totalité du plafond soit prélevée sur une petite partie de la zone.
En 2000, après une campagne acoustique estimant la biomasse de la zone 48 à 56 millions de tonnes, la mesure 32/XIX relève le plafond à 4 millions de tonnes et maintient le même mécanisme, cette fois en exigeant des limites pour des unités plus petites que les sous-zones. En 2007, la mesure 51-01 introduit le terme de « seuil de déclenchement » et le maintient jusqu’à ce que la Commission définisse une allocation de ce total entre unités de gestion plus petites.
Autrement dit, 620 000 tonnes n’a jamais été une limite de prélèvement. C’est le seuil à partir duquel la pêche devait cesser d’être libre de se concentrer où elle voulait.
Ce que la fin de la mesure 51-07 a produit
L’allocation attendue arrive en 2009 avec la mesure 51-07 : au maximum 25 % du seuil dans la sous-zone 48.1, 45 % dans les sous-zones 48.2 et 48.3, 15 % dans la 48.4. Le rapport note que ces pourcentages dépassent délibérément 100 %, afin de laisser de la souplesse à la flotte tout en distribuant l’effort.
Cette mesure était provisoire et devait être reconduite chaque année. En 2024, pour la quatrième année consécutive, la Commission n’a pas atteint le consensus nécessaire, et elle a expiré à la fin de la saison. La Chine, appuyée par la Russie, a bloqué la reconduction lors de la session de Hobart. Le rapport conclut : à partir de la saison 2025, la capture combinée des sous-zones 48.1 à 48.4 est limitée à 620 000 tonnes sans autre distribution spatiale du seuil.
La saison 2025 est donc la première sans répartition, et les chiffres publiés par la Commission sont sans appel.
| Secteur | 2024 | 2025 |
|---|---|---|
| Sous-zone 48.1, péninsule Antarctique | 164 641 t | 359 266 t |
| Part du seuil de 620 000 t prise en 48.1 | 26,6 % | 57,9 % |
| Détroit de Bransfield, ouest et est | 126 296 t | 258 289 t |
| Ouest de la péninsule Antarctique | 38 111 t | 100 674 t |
La sous-zone de la péninsule est passée de 26,6 % à 57,9 % du seuil, là où la mesure disparue la plafonnait à 25 %. Les captures y ont plus que doublé en une saison. Dans le seul détroit de Bransfield, elles ont doublé également, et à l’ouest de la péninsule elles ont été multipliées par 2,6. Pendant ce temps la sous-zone 48.3, autour de la Géorgie du Sud, est passée de 156 920 tonnes à 5 022. La flotte ne pêche pas davantage : elle pêche au même endroit.
Ce qu’une baleine bleue cherche exactement
Pourquoi la concentration compte-t-elle plus que le tonnage ? Le krill antarctique, Euphausia superba, est le maillon quasi unique entre le phytoplancton et à peu près tout le reste : baleines, phoques, manchots, oiseaux et poissons. Chez les mysticètes, la dépendance est extrême. La baleine bleue en consomme plusieurs tonnes par jour pendant la saison d’alimentation, le petit rorqual de l’Antarctique et le rorqual commun austral également, comme le détaille notre page sur les régimes alimentaires. Ces animaux jeûnent le reste de l’année.
Mais l’argument resterait une intuition sans une étude parue en 2019 dans Scientific Reports, qui a mesuré ce qu’une baleine bleue antarctique recherche dans un essaim. C’est la pièce maîtresse du dossier, et elle est rarement citée dans le débat sur les quotas.
Le dispositif est inhabituel. Pendant une campagne de 42 jours en mer de Ross, à bord du Tangaroa, l’équipe a déployé 310 bouées acoustiques qui ont enregistré 42 489 vocalisations de baleines bleues, et obtenu 7 437 positions par triangulation en écoutant deux bouées à la fois. Ces animaux s’entendent à plus de deux cents kilomètres. Pendant que l’acoustique passive les localisait, un échosondeur scientifique cartographiait sous la coque la taille, la profondeur et la densité des essaims de krill. Au total, 1 129 essaims ont été caractérisés selon onze variables, puis comparés selon qu’une baleine était détectée à proximité ou démontrablement loin.
Le résultat est net. Trois caractéristiques prédisent la présence d’une baleine bleue : la densité du krill, sa profondeur et la hauteur de l’essaim. Quand un essaim est dense, au-delà d’environ 300 grammes par mètre cube, peu profond, à moins de trente mètres, et haut d’une quinzaine de mètres, une baleine bleue a de fortes chances d’être présente dans un rayon de quarante kilomètres. Le modèle atteint une aire sous la courbe de 0,91 à cette échelle, ce qui est élevé.
La raison est mécanique. Un rorqual se nourrit en engouffrant d’un coup un volume d’eau considérable, manœuvre coûteuse d’autant plus que l’animal est grand. Pour le plus grand de tous, seuls des essaims à la fois denses et proches de la surface rapportent plus qu’ils ne coûtent. Une nappe diffuse ne le nourrit pas.
Et les auteurs relèvent le point décisif : cette forme particulière de krill n’est ni largement ni uniformément répartie. Les essaims exploitables par une baleine bleue occupent une fraction de l’océan, structurée géographiquement. Or c’est aussi exactement ce que cherche un chalutier : personne ne pêche une nappe diffuse. Les deux prédateurs ne se disputent pas une biomasse moyenne, ils se disputent la même minorité d’essaims. Voilà pourquoi une prise de 620 000 tonnes, qui représente 11 % de la limite de précaution, peut compter beaucoup plus que ce rapport ne le laisse croire.
Les auteurs sont prudents sur la causalité : ils ne peuvent exclure que la présence des baleines influence elle-même la forme des essaims. Mais ils écrivent explicitement que cette relation prédateur-proie importe pour la gestion future des pêcheries de krill.
Des baleines mortes dans les chaluts
Un impact, lui, est documenté et chiffré, et il est presque absent du débat public. Le rapport de la Commission tient le compte des mortalités accidentelles de mammifères marins dans la pêcherie.
En 2021, trois baleines à bosse sont capturées dans des chaluts à krill des sous-zones 48.1 et 48.2. Ce sont les premières mortalités de cétacés jamais observées dans cette pêcherie. Le rapport note au passage que beaucoup des mortalités d’oiseaux de cette année-là sont liées aux mêmes traits, à cause des emmêlements dans le filet. Une baleine à bosse est tuée en 2022, deux en 2024 auxquelles s’ajoute un individu relâché vivant mais blessé, une en 2025.
Le détail de 2025 mérite d’être lu deux fois. Le navire concerné opérait sans dispositif d’exclusion des cétacés, avec un seul dispositif d’exclusion des phoques. Il s’en est équipé pour le reste de la saison. Les dispositifs anti-phoques sont obligatoires depuis 2008, à la suite d’épisodes ayant tué des dizaines d’otaries à fourrure ; leur équivalent pour les grands cétacés ne l’est pas.
Ces nombres sont petits et il faut le dire : sept baleines à bosse tuées en cinq ans, plus une blessée, ne menacent aucune population. Ils comptent pour deux autres raisons. D’abord parce qu’ils datent tous d’après 2021, dans une pêcherie active depuis les années 1970 : c’est un phénomène nouveau, qui accompagne la concentration de l’effort près de la péninsule. Ensuite parce qu’ils ne sont observés que grâce à une couverture par observateurs portée à 100 % des jours de pêche depuis 2021. Avant, personne ne comptait.
L’Antarctique de l’Est, et ce qu’on en sait vraiment
L’élément le plus commenté de l’été 2026 est une intention, pas un fait. Selon Sea Shepherd Global, qui a rendu l’information publique le 10 août, la quasi-totalité des grands chalutiers à krill ont notifié leur intention de pêcher dans les divisions 58.4.1 et 58.4.2, en Antarctique de l’Est, à plusieurs milliers de milles des zones habituelles. Ces divisions relèvent des mesures 51-02 et 51-03 et autorisent ensemble jusqu’à 892 000 tonnes, davantage que la zone 48 tout entière.
Trois précisions s’imposent, parce que ce dossier circule sous une forme approximative.
Le secteur n’est pas vierge depuis 1991. Le rapport de la Commission est précis : il n’y a eu aucune pêche commerciale au krill dans ces deux divisions entre 1991 et 2016, puis de faibles captures depuis 2017. La formule d’un refuge intact depuis trente-cinq ans est donc inexacte ; celle d’un secteur quasiment inexploité reste juste.
L’affirmation sur les baleines bleues vient d’une ONG. Sea Shepherd décrit ce secteur comme l’une des zones d’alimentation majeures de l’espèce. Il s’agit d’une tribune signée du directeur des campagnes de l’organisation, qui ne cite aucune étude. Ce que la littérature établit est plus modeste : une synthèse parue en 2024 dans Frontiers in Marine Science, fondée sur 952 bouées acoustiques déployées entre 2006 et 2021 sur environ 330 degrés de longitude, place le secteur indien, approximativement 30 à 150 degrés est, parmi ceux où la présence acoustique de la baleine bleue antarctique a le plus varié. L’espèce y est donc bien présente. Mais l’étude de 2015 en mer de Ross, la seule à avoir mesuré finement ce que ces animaux exploitent, ne portait pas sur ce secteur. La caractérisation des essaims de l’Antarctique de l’Est reste à faire.
Notifier n’est pas pêcher. La notification est une formalité annuelle, à déposer avant le 1er juin, qui préserve une option. Pour la saison 2026, six pays avaient notifié quinze navires. Ces déclarations font l’objet de retraits et de révisions, et la Commission publie l’état à jour.
Reste que la population concernée est la plus durement touchée de tous les grands cétacés par la chasse industrielle du vingtième siècle. Réduite à moins de 1 % de ses effectifs d’avant-guerre, estimés à 239 000 individus, elle se reconstitue très lentement et reste classée en danger, comme le rappelle notre page sur les statuts de conservation. Ouvrir une pêcherie industrielle dans un secteur qui n’en connaît quasiment plus reviendrait à supprimer un refuge de fait. Aucune règle ne l’interdit, précisément parce que ce refuge n’a jamais été formalisé.
Les manchots protégés, les baleines non
Un détail de la saison éclaire la logique du dispositif. Selon Aker BioMarine, près de 90 % des captures réalisées près de la péninsule l’ont été après le 1er avril, hors de la saison de reproduction des manchots. La filière applique en outre, depuis 2019, des zones volontairement fermées autour des grandes colonies de la sous-zone 48.1, sur 74 000 kilomètres carrés, du 1er octobre au 15 mars.
Ces précautions sont réelles. Elles montrent que la flotte sait moduler son activité pour limiter un impact identifié. Mais elles sont calées sur le cycle des manchots, dont les colonies sont visibles, fixes et cartographiées à terre. Le programme de suivi écosystémique de la Commission, créé en 1985, repose lui aussi largement sur des prédateurs terrestres.
Rien d’équivalent n’existe pour les grands cétacés, dont les zones d’alimentation sont mobiles et sans point fixe à protéger. La Commission en a pris acte : en 2024, elle a créé une équipe de travail temporaire spécifiquement consacrée au suivi des cétacés, et en 2025 son comité scientifique a recommandé d’intégrer un programme de suivi renforcé à la nouvelle approche de gestion de la pêcherie. C’est un aveu utile. Nos pages sur les aires marines protégées et le cadre juridique international détaillent cette asymétrie : il est plus facile de protéger ce qui ne bouge pas.
Le krill fait aussi du climat
Le krill effectue chaque jour une migration verticale : il monte se nourrir de phytoplancton près de la surface la nuit, et redescend de plusieurs centaines de mètres le jour pour échapper aux prédateurs. Ce faisant, il transporte vers la profondeur du carbone capté en surface, sous forme de déjections et de mues, qui sédimente hors de portée de l’atmosphère.
Les grands cétacés amplifient le transfert dans l’autre sens. Ils se nourrissent en profondeur et défèquent en surface, restituant du fer et de l’azote dans la couche éclairée où le phytoplancton en manque. Ce mécanisme, appelé pompe à baleines, soutient la production qui nourrit le krill lui-même. Le système est bouclé : moins de baleines signifie moins de fertilisation, donc moins de phytoplancton, donc potentiellement moins de krill. Notre page sur le carbone bleu détaille ces estimations et leurs incertitudes, qui restent larges. Prélever du krill n’est donc pas seulement retirer de la nourriture à des prédateurs, et cette dimension n’entre dans aucun calcul de quota.
Les limites de ce que l’on peut affirmer
1. Aucun effet de population n’est démontré. Les mortalités directes dans les chaluts sont documentées, mais personne n’a montré que la pêche au krill affecte mesurablement l’effectif d’une population de cétacés. L’inquiétude repose sur la superposition spatiale et sur le raisonnement écologique, pas sur une série de données.
2. Le climat agit dans le même sens. Le krill dépend de la glace de mer pour son cycle larvaire, et cette glace recule. Distinguer l’effet de la pêche de celui du réchauffement est précisément l’un des deux objectifs assignés au programme de suivi de la Commission depuis 1985, et il n’est pas atteint. Notre page sur le changement climatique revient sur ce point.
3. La biomasse reste mal connue. L’estimation de 56 millions de tonnes retenue par la Commission date de la campagne synoptique de 2000. La filière cite un chiffre de 63 millions de tonnes issu d’une campagne de 2019. Aucun de ces nombres ne dit comment cette biomasse est distribuée, ce qui est la seule question qui compte pour un prédateur.
4. Une partie des chiffres vient de la filière. Les captures, les navires et les mortalités accidentelles sont publiés par la Commission. En revanche la part des captures après le 1er avril et l’étendue des zones volontaires viennent des entreprises ou de leur association. Ils sont vraisemblables et personne ne les conteste, mais ils ne sont pas indépendants.
Ce qui se joue en octobre
La Commission fonctionne par consensus, ce qui donne à chaque État un droit de veto de fait. Elle a déjà échoué une fois sur ce dossier précis. Le rapport officiel raconte la session de 2025 : après la fermeture sans précédent de la pêcherie, le comité scientifique et la Commission ont tenté d’articuler des limites de capture révisées, un suivi renforcé et des éléments de l’aire marine protégée proposée pour la péninsule, par étapes, dans le but explicite de réduire la concentration spatiale de la pêcherie. La Commission n’a pas trouvé de consensus.
Les mêmes deux textes reviennent en octobre 2026 : une aire marine protégée d’environ 455 000 kilomètres carrés autour de la péninsule Antarctique, et une refonte de la gestion de la pêcherie. Le refus de reconduire la mesure 51-07 s’est produit quatre années de suite avant qu’elle n’expire, et l’échec de 2025 est le cinquième. La question n’est donc pas de savoir si un blocage est possible, mais s’il va cesser.
Sources : CCAMLR, Fishery Report 2025: Euphausia superba in Area 48, Secrétariat de la CCAMLR, 2 mars 2026, pour l’histoire des mesures 32/X, 32/XIX, 51-01 et 51-07, l’origine du seuil de 620 000 tonnes, les captures par sous-zone et par unité de gestion, les mortalités accidentelles de mammifères marins, la couverture par observateurs et le compte rendu des sessions CCAMLR-43 (paragraphe 4.45) et CCAMLR-44 (paragraphe 4.56). Miller E. J., Potts J. M., Cox M. J., Miller B. S., Calderan S., Leaper R., Olson P. A., O’Driscoll R. L. et Double M. C., « The characteristics of krill swarms in relation to aggregating Antarctic blue whales », Scientific Reports 9, article 16487, 2019, DOI 10.1038/s41598-019-52792-4, campagne néo-zélandaise et australienne de 2015 en mer de Ross, projet baleine bleue de l’IWC-SORP. Miller B. S. et coll., « Antarctic sonobuoy surveys for blue whales from 2006-2021 », Frontiers in Marine Science, 26 avril 2024, DOI 10.3389/fmars.2024.1324816. Sea Shepherd Global, « Krill Fleet Eyes Expansion Into Blue Whale Feeding Grounds », 10 août 2026. Aker BioMarine, communiqué du 13 août 2026, et Association of Responsible Krill harvesting companies (ARK), pour la saison 2026 et les mesures volontaires.
