Après l’huile, il restait la viande. Sur un rorqual bleu de cent tonnes, plusieurs dizaines de tonnes de chair n’intéressaient aucun marché alimentaire européen. Elles n’ont pas été jetées pour autant : séchées et broyées, elles sont parties en sacs vers les fermes du monde entier.
Il faut distinguer deux produits que l’on confond souvent.
La farine de viande provient des muscles et des viscères, cuits pour en extraire l’huile résiduelle, séchés puis moulus. Riche en protéines, elle sert d’aliment pour le bétail, la volaille et les élevages piscicoles.
La farine d’os, traitée sur notre page consacrée aux os, dents et scrimshaw, provient du squelette et vaut surtout pour son phosphore. Les deux étaient produites côte à côte dans les stations à terre et sur les navires-usines, ensachées et transportées à travers le globe.
C’est le point qui explique pourquoi la chasse industrielle a duré si longtemps après l’effondrement du marché de l’éclairage.
Une carcasse traitée intégralement produit une dizaine de flux commerciaux distincts. L’huile paie la campagne, mais la farine, l’engrais, la gélatine et les glandes améliorent la marge, et surtout ils supprimeraient un coût d’élimination s’il avait fallu se débarrasser des déchets. Les navires-usines équipés de rampe arrière et de cuiseurs à pression, à partir des années 1920, ont été conçus précisément pour cette valorisation totale.
Cette logique a une conséquence perverse. Plus une filière valorise l’ensemble de l’animal, plus elle reste rentable à prix d’huile bas, et plus longtemps elle continue de prélever.
Ce n’est pas seulement de l’histoire. Là où une chasse subsiste, la farine subsiste avec elle, et elle pose une question que le grand public ignore largement.
Des produits dérivés de cétacés continuent d’entrer dans l’alimentation animale et dans les engrais. Par ce biais, ils réintègrent indirectement la chaîne alimentaire humaine, via le bétail nourri et via les cultures fertilisées. Le consommateur qui n’a jamais mangé de baleine peut donc en avoir consommé les dérivés sans le savoir.
Cette voie indirecte pose le même problème sanitaire que la consommation directe, décrit sur notre page consacrée à la viande de baleine : les cétacés sont des prédateurs longévifs qui accumulent polluants organiques persistants et mercure. La transformation en farine ne fait pas disparaître ces contaminants, elle les concentre.
À cela s’ajoute une difficulté de traçabilité : une farine animale est un produit anonyme une fois ensachée, et l’espèce d’origine n’y est pas lisible sans analyse génétique.
Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine.
