Os, dents et scrimshaw : ce que les baleiniers faisaient du reste de l’animal

Une fois l’huile fondue et les fanons arrachés, il restait sur le pont une carcasse de plusieurs dizaines de tonnes. Les baleiniers n’en jetaient presque rien. Ce que l’on faisait de ce reste dit beaucoup de l’économie de la chasse, et a laissé derrière lui un art singulier.

Les os : de l’engrais, du charbon et des charpentes

Le squelette d’une grande baleine est spongieux et gorgé d’huile, ce qui lui donne deux usages successifs.

On le cuit d’abord pour en extraire l’huile résiduelle, dite huile d’os, de moindre qualité mais parfaitement vendable. On broie ensuite ce qui reste en farine d’os, un engrais phosphaté et azoté recherché par l’agriculture, ou en aliment pour le bétail. Une part était calcinée pour produire du noir animal, employé notamment au raffinage du sucre.

Les grandes pièces, mâchoires et vertèbres, servaient localement de matériau de construction. Dans les îles Féroé, en Islande, aux Shetland ou dans l’Arctique, on trouve encore des enclos, des arches et des charpentes montés sur des mandibules de baleine, faute de bois.

Les dents : l’ivoire du cachalot

Seuls les odontocètes en portent, et une seule espèce chassée industriellement en avait de vraiment grandes : le cachalot, dont la mâchoire inférieure aligne une vingtaine de paires de dents coniques pouvant dépasser vingt centimètres et peser un kilo.

Cette dentine se travaille comme l’ivoire d’éléphant : elle se scie, se polit, se grave. Elle a donné des manches d’outils et de couteaux, des boutons, des jeux, des pièces d’échecs, des cannes.

Les dents du narval relèvent d’une autre histoire. La longue défense torsadée du narval, qui est une canine et non une corne, a circulé pendant des siècles en Europe sous le nom de corne de licorne, vendue à prix d’or comme antidote universel. Plusieurs trésors royaux en conservent.

Le scrimshaw, un art né de l’ennui

Une campagne baleinière durait deux, trois, parfois quatre ans. L’essentiel du temps se passait à attendre. C’est de cette attente qu’est né le scrimshaw.

La technique est simple et exigeante. On polit une dent de cachalot ou une plaque d’os, on grave le dessin à la pointe d’un couteau ou d’une aiguille à voile, puis on frotte la surface de noir de fumée, de suie de lampe ou d’encre, qui se loge dans les traits et les révèle.

Les sujets sont ceux d’hommes qui ne voyaient rien d’autre : navires sous voiles, scènes de chasse, portraits de femmes copiés sur des gravures, motifs patriotiques. La production, essentiellement américaine et concentrée sur le dix-neuvième siècle, est aujourd’hui un objet de collection et de musée, et l’une des rares formes d’art populaire nées en mer.

Le mot lui-même est d’étymologie incertaine, attesté dans les journaux de bord à partir des années 1820.

Tendons, peau, glandes

Le reste suivait. Les tendons, très longs et très résistants, faisaient des cordages, des fils à coudre et des cordes d’arc dans les cultures arctiques. La peau, tannée, donnait des courroies et des articles de maroquinerie. Chez le béluga et le narval, elle se mange, sous le nom de muktuk, et constitue une source de vitamine C importante dans les régimes arctiques.

Les glandes et les organes ont alimenté au vingtième siècle une industrie pharmaceutique : extraits hypophysaires, insuline, héparine tirée du foie et du poumon. La gélatine issue des déchets entrait dans la colle et la pellicule photographique.

C’est cette valorisation intégrale qui explique la rentabilité des navires-usines : un animal capturé produisait une dizaine de flux commerciaux distincts, et non un seul.

Aujourd’hui

Le commerce international des dents, des os et des objets en provenant est interdit par la CITES pour les espèces protégées. Les pièces de scrimshaw anciennes circulent sous un régime dérogatoire de biens antérieurs à la convention, avec une charge de la preuve qui pèse sur le vendeur, et le marché est régulièrement traversé de faux, en résine ou en ivoire d’autres espèces.

Les squelettes, eux, ont pris une autre valeur. Suspendus dans les muséums, ils sont devenus l’image même de l’animal pour le grand public, et une ressource pour la recherche : les os enregistrent l’âge, les pathologies, les collisions et les traces de la vie de l’animal.

Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine, qui présente les six grands usages ayant motivé la chasse commerciale.