Viande de baleine : de 233 000 tonnes en 1962 à 1 000 tonnes aujourd’hui

En 1962, le Japon consommait 233 000 tonnes de viande de baleine par an. En 2021, il en a consommé 1 000. Aucun autre aliment n’a connu une telle chute dans un pays développé, et cette courbe raconte mieux que n’importe quel discours ce qu’est devenue la chasse commerciale.

Une protéine d’après-guerre

Le Japon sort de la Seconde Guerre mondiale exsangue et sous-alimenté. L’élevage est détruit, les importations sont hors de portée. La baleine, elle, est là, et l’occupation américaine encourage explicitement la reprise de la chasse antarctique pour nourrir la population.

La viande devient alors la protéine la moins chère du pays. Elle entre dans les cantines scolaires, généralement frite en beignets, où elle restera jusque dans les années 1970. Toute une génération l’associe au goût de l’école, ce qui explique une part de la charge affective du sujet aujourd’hui.

Le chiffre qui donne la mesure : en 1960, un Japonais consommait 5,2 kilos de viande par an toutes catégories confondues, dont 1,6 kilo de baleine. C’était la première source de viande du pays, devant le porc, le bœuf et le poulet.

L’effondrement

Le pic est atteint en 1962. Puis l’élevage industriel japonais monte en puissance, le porc et le poulet deviennent abondants et bon marché, et la baleine perd son avantage : elle n’était pas préférée, elle était disponible.

La chute est continue à partir des années 1970. Elle est antérieure au moratoire de la Commission baleinière internationale, adopté en 1982 et entré en vigueur en 1986 : le marché s’était déjà effondré de lui-même.

Les ordres de grandeur actuels sont sans appel. Autour de 1 000 à 2 000 tonnes par an, à comparer aux 2,6 millions de tonnes de poulet et 1,27 million de tonnes de bœuf consommées dans le même pays. Rapportée à l’habitant, la consommation de viande de baleine s’arrondit à zéro kilo.

Qui en mange encore

Trois situations très différentes coexistent, et les confondre fausse le débat.

La chasse commerciale. Le Japon s’est retiré de la Commission baleinière internationale en 2019 et chasse depuis dans ses eaux nationales. La Norvège et l’Islande opèrent sous objection ou réserve au moratoire. Ces trois pays alimentent un marché de niche, structurellement déficitaire au Japon, où l’État soutient la filière.

La chasse de subsistance aborigène. Reconnue par la Commission, elle concerne notamment les Inuit du Groenland, de l’Alaska et du Canada, les Tchouktches de Sibérie et les habitants de Saint-Vincent-et-les-Grenadines. Les quotas y sont fixés sur des besoins alimentaires et culturels documentés, et la logique n’est pas commerciale.

Les captures accidentelles. Dans plusieurs pays, les animaux morts dans des filets peuvent être commercialisés légalement. Notre page sur les captures accidentelles montre l’ampleur du phénomène.

À noter, en 2024, le Japon a autorisé la vente de viande de rorqual commun pour la première fois depuis un demi-siècle, et un distributeur a ouvert des points de vente automatiques pour relancer la demande. Ces initiatives cherchent un marché qui n’existe plus.

La question sanitaire

Un argument est souvent négligé, et il ne relève pas de la conservation mais de la santé publique.

Les cétacés sont des prédateurs de haut niveau trophique et vivent longtemps. Ils accumulent dans leur graisse les polluants organiques persistants, PCB et pesticides organochlorés, ainsi que le mercure dans leurs muscles et leurs organes. Plus l’animal est âgé et haut placé dans la chaîne alimentaire, plus les concentrations sont élevées.

Des analyses ont régulièrement relevé, dans des produits de cétacés vendus au détail, des teneurs dépassant les seuils réglementaires, en particulier pour les odontocètes. C’est l’un des facteurs qui a détourné les consommateurs, au moins autant que la question éthique.

Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine, qui présente les six grands usages ayant motivé la chasse commerciale. Voir aussi l’histoire de la chasse et les statistiques de 1900 à 2025.