Une nécropole de baleines vieille de 5,3 millions d’années découverte à 7 000 mètres de fond

À l’aplomb du sud-est de l’océan Indien, par près de sept kilomètres de fond, une équipe internationale a mis au jour un site sans équivalent connu : un alignement d’ossements de cétacés qui s’étire sur environ 1 200 kilomètres. Publiée en juin 2026 dans la revue Nature, la découverte livre à la fois le plus profond et le plus vaste cimetière de baleines jamais documenté, et une série d’écosystèmes encore vivants qui prospèrent sur ces carcasses.

Une cicatrice océanique de 1 200 kilomètres

Le site occupe la zone de fracture de Diamantina, un accident du plancher océanique né de la séparation de l’Australie et de l’Antarctique. Les chercheurs y ont recensé 476 cétacés fossiles et cinq chutes de baleines encore actives, réparties entre environ 4 600 et 7 000 mètres de profondeur. La densité moyenne s’établit à environ 760 restes au kilomètre carré, ce qui conduit l’institut à estimer que la zone pourrait en abriter plus de dix millions au total, dont l’immense majorité reste à explorer.

L’exploration a mobilisé le submersible chinois Fendouzhe, déployé depuis le navire Tan Suo Yi Hao, au cours de 32 plongées menées entre février et mars 2023. L’équipe réunissait l’Institut des sciences et techniques de la mer profonde de l’Académie chinoise des sciences, l’université de Pise et Earth Sciences New Zealand.

Cinq millions d’années d’archives

La datation par isotopes du strontium place les ossements les plus anciens à au moins 5,3 millions d’années, soit le début du Pliocène. Autrement dit, des baleines meurent et coulent au même endroit depuis des millions d’années, sans interruption apparente. Le site n’est pas un instantané mais une archive continue, ce qui en fait un objet rare pour retracer l’évolution des cétacés.

Parmi les restes figurent des espèces actuelles, dont la baleine à bec d’Andrews et la baleine à bec de Layard, mais aussi un rorqual boréal et un petit rorqual de l’Antarctique. S’y ajoutent des genres disparus, dont une espèce entièrement nouvelle décrite à cette occasion et baptisée Pterocetus diamantinae, du nom du lieu.

Crâne allongé de baleine à bec posé sur fond gris, avec une mire graduée de 50 centimètres
Crâne de baleine à bec commune (Hyperoodon ampullatus), collection du Muséum d’histoire naturelle d’Oslo. Les baleines à bec forment l’essentiel des restes identifiés dans la zone de Diamantina. Photo : Ulla Schildt, NHM, CC BY 4.0. Image d’illustration : ce spécimen ne provient pas du site étudié.

Pourquoi tant de carcasses au même endroit ?

L’explication tient à la géométrie du lieu autant qu’au comportement des animaux. La fracture dessine une vallée en V qui canalise les corps vers le fond, comme un entonnoir long de plus de mille kilomètres. La zone sert par ailleurs d’habitat et de couloir de migration aux baleines à bec, ces odontocètes discrets spécialistes de la plongée profonde.

Or ces plongées extrêmes ne sont pas sans risque : au-delà de trois mille mètres, l’épuisement ou les accidents de décompression peuvent être fatals. Enfin, la sédimentation y est si lente que les os restent exposés assez longtemps pour se fossiliser au lieu d’être ensevelis. Trois conditions rarement réunies, qui expliquent l’accumulation.

Des oasis de vie sur des squelettes

Une carcasse de grande baleine représente, dans le désert alimentaire des abysses, l’équivalent de plusieurs siècles de pluie de matière organique tombée d’un coup. Autour des cinq chutes encore actives grouillent des vers mangeurs d’os, des escargots, des ophiures aux longs bras, des bivalves et des tapis bactériens, dont l’énergie ne vient pas du soleil mais de la chimiosynthèse. Sur l’un de ces sites, la densité mesurée dépasse 2 800 organismes au mètre carré. La plus profonde de ces communautés encore vivantes a été observée par 6 789 mètres de fond, un record pour ce type d’écosystème.

Plusieurs de ces espèces pourraient être inconnues de la science. La comparaison avancée par les auteurs est celle des sources hydrothermales dans les années 1970 : une porte d’entrée vers un pan entier du vivant que l’on ne soupçonnait pas.

Que retenir ?

Que les grands cétacés continuent de nourrir les profondeurs longtemps après leur mort, et que ce transfert de carbone vers le plancher océanique se joue à une échelle qu’on mesure mal : l’institut avance le chiffre de 6,7 millions de tonnes de carbone piégées par l’ensemble du site. Que les baleines à bec, parmi les mammifères marins les plus difficiles à observer vivants, se laissent parfois mieux étudier par leurs ossements. Et qu’un site resté invisible jusqu’en 2023, faute d’engin capable d’y descendre, rappelle une évidence inconfortable : les grands fonds sont encore, pour l’essentiel, une page blanche.

Sources : étude publiée dans Nature (juin 2026), Le Monde, The Conversation, Pour la Science , le communiqué de l’IDSSE et Futura Sciences.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.