Ils étaient trente dans les bassins d’un parc fermé au public depuis 2024. Treize bélugas de Marineland Canada, à Niagara Falls, ont pris l’avion cet été pour les États-Unis, en deux convois de six puis sept animaux. Neuf sont arrivés à SeaWorld San Antonio, quatre à l’aquarium Shedd de Chicago. L’opération est présentée comme le plus important transport de cétacés captifs jamais réalisé en Amérique du Nord. Elle règle une urgence, sans clore le débat qu’elle ouvre.
Deux convois, deux mille miles

Le premier départ a eu lieu autour du 20 juillet 2026 : deux mâles, Frankie et Bertie Botts, vers le Texas, et quatre femelles vers Chicago. Le second, le 3 août, a emmené sept femelles à San Antonio, Xena, Gemini, Skyla, Meeka, Eve, Neva et Calypso. Les animaux ont voyagé dans des conteneurs remplis d’eau, sous surveillance vétérinaire continue, une partie du trajet étant assurée par un Boeing 777 cargo. Près de deux mille miles au total.
Le plan complet porte sur vingt-huit cétacés, répartis entre SeaWorld, le Shedd, l’aquarium de Géorgie et, possiblement, l’Oceanogràfic de Valence en Espagne. Dix-sept bélugas attendent encore à Marineland. La coordination est assurée par l’association nord-américaine des zoos et aquariums, dont le président Dan Ashe a suivi le dossier.
Pourquoi Marineland se vide
En 2019, le Canada a adopté la loi S-203, qui interdit de détenir, de reproduire et d’acquérir des cétacés à des fins de divertissement. Les animaux déjà présents ont été maintenus sous un régime dérogatoire, mais sans renouvellement possible : la population captive canadienne est condamnée à s’éteindre. Le parc a cessé d’accueillir du public en 2024, sa situation financière s’est dégradée, et il est aujourd’hui en vente.
Le bilan sanitaire pèse lourd : une vingtaine d’animaux, presque tous des bélugas, sont morts sur le site depuis 2019. Un projet d’envoi vers un parc chinois avait été bloqué par le ministre fédéral des Pêches, précisément au nom de la loi de 2019. Et l’hypothèse d’une euthanasie avait fini par être évoquée publiquement, faute de solution. C’est dans ce contexte d’impasse que le transfert vers les États-Unis a été monté.
Ce qui les attend à San Antonio
Le parc texan n’est pas un nouveau venu : une colonie de huit bélugas y vivait déjà, âgés de deux à quarante ans. Les animaux sont hébergés dans un ensemble construit en 1988, sept bassins communicants totalisant plus de deux millions et demi de gallons, soit près de dix mille mètres cubes d’eau salée réfrigérée entre 13 et 15 degrés, avec un bassin médical à plancher relevable.
Les sept femelles arrivées début août sont placées à l’écart du public le temps de l’acclimatation. Les deux mâles, arrivés en juillet, sont progressivement présentés aux bélugas déjà sur place. Introduire des adultes dans un groupe constitué n’a rien d’anodin chez une espèce aussi sociale : les affinités se construisent lentement, et les équipes disent procéder au rythme des animaux.
Sauvetage, ou déplacement d’un bassin à l’autre ?
Le désaccord mérite d’être exposé sans être tranché à la légère. Du côté des établissements d’accueil, on met en avant des installations mieux tenues, des équipes vétérinaires étoffées, et des animaux qui seraient autrement restés dans un parc à l’abandon, quand l’euthanasie était déjà sur la table.
Les critiques, portées notamment par Naomi Rose de l’Animal Welfare Institute, avancent trois objections concrètes. Un transport reste un stress majeur pour des animaux dont l’état de santé est déjà dégradé. L’expérience récente incite à la prudence : sur cinq bélugas transférés depuis Marineland en 2021, trois sont morts dans les dix-huit mois. Enfin, aucun engagement n’interdit la reproduction dans les établissements d’accueil.
Cette dernière objection n’est pas théorique. SeaWorld San Antonio revendique l’un des plus importants programmes de reproduction de bélugas des États-Unis : la moitié des animaux qu’il héberge y sont nés, et plusieurs bélugas d’autres établissements américains en sont issus. Autrement dit, des animaux venus d’un pays qui organise l’extinction de sa population captive rejoignent une structure dont le programme repose en partie sur la naissance en bassin. La différence de législation entre les deux pays fait ici toute la différence.
Que retenir ?
Qu’interdire la captivité ne dit rien du sort des animaux déjà nés en bassin. Un béluga né à Marineland ne peut pas être relâché : il n’a jamais chassé, ne connaît aucun groupe sauvage, et porte une charge de pathogènes qui interdit tout contact avec une population libre. Les seules issues sont un autre bassin, un sanctuaire côtier, ou l’euthanasie. Notre page sur la captivité et les sanctuaires détaille ces alternatives, encore rares et coûteuses.
Et qu’une loi nationale déplace le problème autant qu’elle le résout tant que les pays voisins n’ont pas les mêmes règles. Dix-sept bélugas attendent toujours à Niagara Falls. Si le sujet vous intéresse, notre page comment agir pour les cétacés recense les leviers concrets, et nos fiches sur les odontocètes replacent le béluga parmi ses proches.
Sources : Mongabay, Blooloop, Good News Network, CKPG Today et Texas Public Radio. Cadre juridique : loi canadienne S-203 (2019).
