En juin 2021, les douanes indiennes saisissaient à Tuticorin 181 kilos d’une substance grise et cireuse, évaluée à plusieurs centaines de millions d’euros. Ce n’était ni une drogue ni un métal précieux. C’était de l’ambre gris, une concrétion produite dans les intestins de quelques cachalots, et l’une des matières premières les plus chères au monde au poids.
Le cachalot se nourrit principalement de céphalopodes, qu’il capture par centaines lors de plongées profondes. Tout est digestible chez un calmar, sauf le bec, une pièce cornée dure et coupante.
Chez une petite proportion d’individus, l’appareil digestif répond en enrobant ces becs d’une sécrétion qui protège la paroi intestinale. La masse s’accumule, se compacte, et finit par être expulsée. Notre page sur ce que mange le cachalot explique ce régime.
La composante caractéristique de l’ambre gris est l’ambréine, un alcool triterpénique qui en représente 25 à 45 %. Fraîchement expulsée, la matière est noirâtre, molle et franchement fétide. C’est le séjour en mer qui la transforme : des mois ou des années d’oxydation par l’air, le sel et le soleil la durcissent, l’éclaircissent et lui donnent son odeur.
Un ambre gris de qualité est donc un objet vieilli, pâle, dur et léger, qui flotte. C’est pourquoi on le trouve sur les plages et non dans les animaux.
Un parfum est un mélange de molécules qui s’évaporent à des vitesses différentes. Les plus légères font la première impression et disparaissent en quelques minutes. Sans un fixateur, il ne resterait rien au bout d’une heure.
L’ambre gris remplit cette fonction mieux que presque toute autre matière. Il ralentit l’évaporation de l’ensemble de la composition, prolonge la tenue de plusieurs heures, et apporte au passage une odeur propre, chaude, marine et animale, difficile à décrire et longtemps jugée inimitable.
C’est cette double propriété, technique et olfactive, qui a fait sa valeur. Il entrait aussi, historiquement, dans la pharmacopée et dans la cuisine de luxe, comme aromate.
Les chiffres varient beaucoup selon la qualité et la couleur, la matière la plus blanche et la plus vieillie valant le plus cher.
Sur le marché européen, le kilo se négocie couramment entre 20 000 et 30 000 euros. Les belles pièces trouvées sur les plages dépassent régulièrement 50 000 dollars le kilo, et des blocs exceptionnels ont atteint plusieurs centaines de milliers de dollars en vente privée.
La formule « plus cher que l’or » est donc à manier avec prudence. Elle était exacte à certaines périodes historiques et pour les meilleures qualités ; aujourd’hui l’or se situe dans le même ordre de grandeur, parfois au-dessus. Ce qui reste vrai est que l’ambre gris compte parmi les matières naturelles les plus chères du monde, et que sa rareté est structurelle : il ne se forme que chez une minorité de cachalots.
C’est le point le plus mal compris du dossier, et il mérite d’être posé clairement.
La CITES considère l’ambre gris expulsé naturellement comme un déchet de l’animal, et non comme un produit prélevé sur lui. À ce titre, il échappe aux restrictions de la convention. C’est la raison pour laquelle son statut dépend entièrement du droit national.
Aux États-Unis, la détention et la vente sont interdites en vertu de l’Endangered Species Act de 1973, qui protège le cachalot sans exception pour ses produits. L’Australie et l’Inde prohibent également le commerce, d’où les saisies régulières sur les côtes indiennes.
Au Royaume-Uni et dans une grande partie de l’Union européenne, la collecte et la vente d’ambre gris trouvé sur une plage restent en revanche licites, de même qu’en Nouvelle-Zélande. Un même objet peut donc être une trouvaille légale d’un côté d’une frontière et une infraction de l’autre.
Indirectement, oui, mais il n’a jamais été le moteur de la chasse. On ne pouvait pas savoir avant de tuer un animal s’il en portait, et la grande majorité n’en portent pas. Ce qui a motivé l’industrie, c’est le spermaceti, présent chez tous les individus et en quantité prévisible.
L’ambre gris était une prime, un gain exceptionnel qui pouvait payer une campagne entière. Il a nourri la légende du cachalot autant que son économie.
Aujourd’hui, la parfumerie emploie très majoritairement des substituts de synthèse, dont l’ambroxide, obtenu à partir du sclaréol de la sauge sclarée. La molécule reproduit la note recherchée sans passer par l’animal, et son coût est sans commune mesure.
Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine, qui présente les six grands usages ayant motivé la chasse commerciale. Voir aussi notre vidéo « C’est quoi l’ambre gris ? ».
