Le chant des baleines comme indicateur de l’état de l’océan : six ans d’écoute au large de la Californie

Le chant des grands mysticètes peut-il renseigner sur l’abondance de leurs proies, et donc sur l’état du réseau alimentaire qui les porte ? Une équipe de l’institut de recherche de la baie de Monterey a testé cette hypothèse en écoutant le même point de l’océan Pacifique pendant six années consécutives. Les résultats, publiés le 26 février 2025 dans PLOS One, montrent que deux espèces suivies au même endroit et au même moment ont évolué en sens inverse, selon leur régime alimentaire.

Le dispositif d’observation

Les enregistrements proviennent d’un hydrophone câblé installé dans le sanctuaire marin national de Monterey Bay, par 36,713° de latitude nord et 122,186° de longitude ouest, immergé à 891 mètres de profondeur. Un instrument relié au rivage par câble permet un enregistrement continu, sans les interruptions liées aux batteries ou aux relèves qui limitent les mouillages autonomes.

La période couverte va de juillet 2015 à juin 2021, soit 2 111 journées analysées sur les 2 192 que compte l’intervalle. Les auteurs découpent leur série en six années décalées, courant du 1er juillet au 30 juin, afin de ne pas scinder une saison d’alimentation entre deux millésimes.

La variable mesurée est la proportion de journées où le chant de l’espèce est détecté. Trois espèces sont suivies : la baleine bleue, le rorqual commun et la baleine à bosse, dont les chants occupent des bandes de fréquence distinctes et se discriminent sans ambiguïté.

Le point de départ chronologique a son importance : la série commence au sortir du Blob, canicule marine qui a affecté le Pacifique nord-est de 2014 à 2016 et provoqué l’effondrement des populations de krill.

Résultats : une phase commune, puis une divergence

La série se lit en deux temps, distinction que plusieurs comptes rendus ont omise.

EspèceAnnées 1 à 3, sortie de caniculeAprès l’année 3
Baleine à bossedétection multipliée par 1,4 (34 % à 48 % des jours)poursuit sa hausse, 47 % à 76 % des jours
Baleine bleuemultipliée par 1,5en baisse dans deux comparaisons sur trois
Rorqual communmultipliée par 1,8en baisse dans deux comparaisons sur trois
Détection du chant, exprimée en proportion de journées où l’espèce est entendue. Sur l’ensemble des six ans, la baleine à bosse progresse d’un facteur 2,2.

Les trois espèces progressent donc pendant la phase de récupération, puis leurs trajectoires se séparent. Il ne s’agit ni d’un silence, ni d’une baisse continue sur six ans, ni d’une chute de 40 % : le résultat est un décrochage relatif de deux espèces par rapport à une troisième, dans le même écosystème.

L’évolution des populations de proies

Les auteurs ont suivi en parallèle l’abondance des proies, par échosondeur et par campagnes de relevés, sous forme d’anomalies, c’est-à-dire d’écarts à la moyenne de long terme.

  • Années 1 à 3 : le krill passe d’anomalies négatives à des anomalies positives ; l’anchois et la sardine restent durablement bas.
  • Années 4 à 6 : configuration inverse. Le krill bascule vers des anomalies fortement négatives, tandis que l’anchois présente des anomalies fortement positives trois années de suite.
  • Années 5 et 6 : l’échosondeur mesure une biomasse de poissons fourrage multipliée par 1,7 en valeur médiane, et un nombre d’agrégations multiplié par 4,4.

La chronologie de ce basculement coïncide avec celle de la divergence acoustique.

Interprétation : spécialiste contre généraliste

L’explication proposée repose sur une différence de régime alimentaire bien établie. La baleine bleue est une spécialiste du krill, qui constitue la quasi-totalité de son alimentation. La baleine à bosse est généraliste et exploite indifféremment le krill et les poissons fourrage. Lorsque le krill s’effondre et que l’anchois prolifère, la première perd sa ressource pendant que la seconde en gagne une.

Reste à relier l’alimentation au chant. Les auteurs avancent que la modification des populations de proies agit sur l’efficacité alimentaire, donc sur l’effort de recherche, l’occupation de l’habitat, les réserves énergétiques, et par conséquent sur le budget-temps que l’animal peut consacrer à des activités autres que se nourrir. Chanter mobilise du temps qui n’est pas consacré à l’alimentation.

Une observation indépendante appuie cette lecture. Chez la baleine à bosse, le rapport entre chant diurne et chant nocturne a été multiplié par 1,9 sur la période : à mesure que les conditions d’alimentation s’amélioraient, l’espèce s’est mise à chanter aussi aux heures auparavant réservées à la recherche de nourriture. Chez la baleine bleue et le rorqual commun, ce rapport est resté stable.

Limites de l’interprétation

La détection acoustique n’est pas un effectif. Une baisse du nombre de journées avec chant peut traduire une diminution du nombre d’animaux présents, ou un nombre inchangé d’animaux qui chantent moins. Le protocole ne permet pas de départager ces deux causes, et les auteurs ne le prétendent pas.

Un seul point d’écoute. Les mesures proviennent d’un unique hydrophone, dans un unique écosystème, celui du courant de Californie. Elles ne renseignent pas sur l’état mondial des populations. Une population qui trouve moins de krill au large de Monterey a pu se déporter ailleurs.

Le chant n’a pas qu’une fonction. Il relève aussi du comportement reproducteur et de la structuration sociale, dont la variation interannuelle n’est pas contrôlée dans cette analyse.

Portée : un indicateur acoustique de l’état trophique

Le titre de l’article ne mentionne d’ailleurs pas le silence, mais des changements audibles de l’écologie trophique marine. C’est là que réside l’apport du travail : établir que le chant des mysticètes suit les variations d’abondance et de composition des proies, et peut donc servir d’indicateur de l’état de l’écosystème.

L’intérêt pratique est considérable. Estimer l’abondance du krill et des poissons fourrage suppose des campagnes en mer coûteuses et nécessairement ponctuelles. Un hydrophone câblé enregistre en continu pour un coût marginal, et restitue l’information telle que la perçoivent les prédateurs eux-mêmes, qui échantillonnent l’océan bien plus finement que n’importe quel navire. Nos pages sur la surveillance acoustique passive et les hydrophones en écoute directe décrivent cette approche, et notre sonothèque permet d’écouter les chants concernés.

Le résultat porte enfin un enseignement sur les canicules marines : elles ne cessent pas de produire des effets lorsque la température redescend. Celle de 2014-2016 a laissé un réseau alimentaire réorganisé, dans lequel les espèces spécialisées et les espèces opportunistes ne sont pas affectées de la même manière. Nos pages sur les courants océaniques et le plancton documentent les mêmes mécanismes dans les eaux européennes.

Référence : Ryan J. P., Oestreich W. K., Benoit-Bird K. J., Waluk C. M., Rueda C. A., Cline D. E. et coll., « Audible changes in marine trophic ecology: Baleen whale song tracks foraging conditions in the eastern North Pacific », PLOS One, 20(2), e0318624, 26 février 2025, en libre accès. Communiqué : MBARI. Reprises françaises : Science et Vie, National Geographic, Geo et 20 Minutes.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.