Des baleines à bosse mettent bas en pleine migration, bien plus au sud qu’on ne le pensait

Le manuel dit que les baleines à bosse se nourrissent aux hautes latitudes et mettent bas sous les tropiques, dans des eaux chaudes et abritées. Une étude parue dans Frontiers in Marine Science montre que ce partage est moins net qu’on ne le croyait : des femelles accouchent en cours de route, en eaux tempérées, puis continuent leur migration avec le nouveau-né.

Deux cent neuf nouveau-nés

Nouveau-nés recensés209
dont observations d’animaux vivants168, signalées de façon opportuniste
dont échouages41
Zone couverteAustralie et Nouvelle-Zélande, toutes juridictions
Source : Frontiers in Marine Science.

Le recours à des signalements opportunistes mérite d’être souligné : il s’agit d’observations rapportées par des opérateurs d’observation, des plaisanciers, des riverains, compilées et vérifiées. Aucun programme de recherche n’aurait les moyens de couvrir une telle façade en continu. C’est un exemple de ce que produit la science participative, dont notre page comment agir recense les dispositifs.

À quoi reconnaît-on un nouveau-né

La solidité du résultat repose sur un point de méthode : il faut être sûr que l’animal observé vient de naître, et non qu’il s’agit d’un juvénile de l’année précédente.

Plusieurs critères le permettent, et ils sont assez nets pour être appliqués par des observateurs formés. Le plus caractéristique est la présence de plis fœtaux, marques verticales pâles laissées par la position repliée dans l’utérus, qui s’effacent en quelques semaines. S’y ajoutent une nageoire dorsale encore molle, qui n’a pas fini de se raidir, une coloration pâle, et une taille de l’ordre de quatre mètres, très inférieure à celle d’un animal d’un an.

Le comportement fournit un dernier indice : un nouveau-né nage collé au flanc de sa mère, remonte respirer beaucoup plus souvent qu’elle, et sa nage est visiblement moins assurée.

Ces critères ne sont pas infaillibles sur une photographie prise de loin, et une part d’erreur subsiste dans tout recensement opportuniste. Ils sont toutefois suffisamment discriminants pour que la présence de naissances en eaux tempérées ne repose pas sur une confusion d’âge.

Ce que cela change

L’idée d’une mise bas cantonnée aux eaux chaudes reposait sur une logique thermique : un nouveau-né dispose d’une couche de graisse mince et perdrait trop de chaleur dans une eau fraîche. L’observation de naissances plus au sud n’annule pas cet argument, mais montre que la contrainte est moins absolue qu’on ne le supposait.

La conséquence pratique est réglementaire. Les mesures de protection des zones de reproduction, restrictions de navigation, encadrement de l’approche, sont calées sur des secteurs tropicaux définis comme les lieux de naissance. Si des petits naissent le long du trajet, le couloir migratoire lui-même devient une zone sensible, sur des portions de côte souvent bien plus fréquentées par les bateaux.

La contrainte thermique, précisée

L’argument classique mérite d’être exposé correctement, car il n’est pas faux, il est graduel.

Un nouveau-né perd de la chaleur par sa surface et en produit par son volume. Comme la surface croît moins vite que le volume, un petit animal se refroidit plus facilement qu’un grand. Un baleineau de quatre mètres est déjà loin d’être petit, mais sa couche de graisse est mince à la naissance et s’épaissit rapidement grâce à un lait très riche.

La contrainte n’est donc pas un seuil au-delà duquel la naissance devient impossible, mais un coût croissant à mesure que l’eau se refroidit. En eaux tempérées, ce coût est supportable, à condition que le petit reçoive assez de lait et que la mère dispose de réserves suffisantes. Notre vidéo sur la couche de graisse des cétacés revient sur ce mécanisme.

Une mère et un nouveau-né en déplacement

Le second résultat est comportemental : les femelles ne s’arrêtent pas. Elles poursuivent leur migration avec un petit de quelques jours, capable de suivre. Cela suppose une nage soutenue chez un animal qui vient de naître, et un allaitement en mouvement.

Le lait des baleines à bosse est extrêmement riche, ce qui permet une croissance rapide et compense le coût du déplacement : notre page sur l’allaitement des cétacés donne les ordres de grandeur, et celle sur les cycles de vie replace la période de dépendance.

Comportement nouveau, ou regard nouveau ?

C’est la question que pose toute observation de ce genre, et elle appelle trois réponses possibles.

1. Le phénomène a toujours existé et n’était pas documenté. Hypothèse la plus économique. Les naissances hors des zones connues n’ont jamais fait l’objet d’une collecte organisée, et rien n’assurait qu’un signalement isolé remonte jusqu’à un chercheur.

2. Il y a simplement plus d’observateurs. Le nombre de bateaux d’observation, de drones et de téléphones sur ces côtes a explosé en vingt ans, et les circuits de signalement se sont structurés. Une même fréquence produit aujourd’hui bien plus de cas rapportés qu’en 2005.

3. Il y a plus de baleines. La population d’Australie orientale a été multipliée par plusieurs dizaines depuis l’arrêt de la chasse. Même à taux constant, davantage de femelles gestantes signifie davantage de naissances en cours de route.

Ces trois explications ne s’excluent pas, et l’étude ne permet pas de les départager. Elle établit un fait, pas une tendance. Le distinguer importe : une gestion fondée sur l’idée d’un comportement nouveau ne se justifie pas de la même manière qu’une gestion fondée sur un comportement ancien enfin mesuré.

Ce que cela change pour les bateaux

La conséquence pratique la plus immédiate concerne le risque de collision. Un couple mère et nouveau-né présente trois caractéristiques défavorables : il nage lentement, il reste près de la surface parce que le petit doit respirer souvent, et il se tient près de la côte, où le trafic de plaisance et de commerce est le plus dense.

Or le couloir migratoire longe des côtes urbanisées sur des centaines de kilomètres. Si des naissances s’y produisent, les périodes et les secteurs à surveiller ne sont plus seulement les baies tropicales de reproduction, mais le trajet lui-même. Nos pages sur les hotspots d’observation et le cadre juridique montrent la difficulté à réglementer un corridor plutôt qu’une zone.

Les limites de ce type de données

Un recensement fondé sur des signalements opportunistes ne dit rien de la proportion de naissances concernées : il établit que le phénomène existe et qu’il n’est pas anecdotique, sans permettre de dire s’il concerne un pour cent ou un quart des mises bas. L’effort d’observation n’est pas homogène, et une côte fréquentée produit mécaniquement plus de signalements qu’une côte déserte.

La part d’échouages, 41 sur 209, rappelle par ailleurs qu’une naissance en cours de migration n’est pas sans risque, sans qu’on puisse comparer ce taux à celui des naissances tropicales, faute de dénominateur.

Source : « Humpback whales continue migration after giving birth in temperate waters in Australia and New Zealand », Frontiers in Marine Science.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.