Cinquante mille baleines à bosse sur la côte Est Australienne

Chaque hiver austral, les baleines à bosse remontent la côte est de l’Australie vers leurs zones de reproduction. Pour 2026, les estimations avancées situent le passage à plus de 50 000 individus, un chiffre présenté comme supérieur à la population qui existait avant la chasse industrielle. Le succès est réel. La comparaison, elle, mérite qu’on l’examine.

D’où l’on part

La population de baleines à bosse d’Australie orientale a été réduite à quelques centaines d’individus au milieu du vingtième siècle. La chasse commerciale sur cette population cesse au début des années 1960, après avoir prélevé des dizaines de milliers d’animaux en quelques décennies. Nos statistiques historiques de la chasse baleinière donnent l’ampleur de ces prélèvements.

La remontée qui a suivi est l’un des rétablissements les mieux documentés chez un grand mammifère marin, avec une croissance soutenue pendant plusieurs décennies. C’est un résultat solide, et il tient à une cause simple : on a cessé de les tuer.

Comment on compte une migration

Le chiffre annoncé n’est pas obtenu en additionnant des animaux vus. Il repose sur des comptages depuis la côte, réalisés à des points fixes situés sur des caps que la migration longe, pendant des créneaux horaires définis et sur une partie de la saison.

Ces comptages sont ensuite corrigés de trois manières. D’abord de la couverture temporelle, puisque les animaux passent aussi la nuit et en dehors des heures d’observation. Ensuite de la couverture spatiale, car une partie du flux passe trop au large pour être vue depuis la terre. Enfin de la probabilité de détection, qui dépend de l’état de la mer et de la visibilité.

Chacune de ces corrections est un facteur multiplicatif, et l’incertitude se propage. Un total annoncé à 50 000 doit se lire comme un ordre de grandeur assorti d’une marge de plusieurs milliers, non comme un décompte.

Pourquoi comparer à l’avant-chasse est délicat

La difficulté est que personne n’a compté les baleines avant la chasse. Les effectifs historiques sont des reconstitutions, obtenues par deux voies principales.

La première consiste à remonter le temps à partir des registres de capture, en modélisant la dynamique de la population pour retrouver l’effectif qui rend compte des prélèvements observés. Elle dépend de la qualité des archives, souvent lacunaires, et parfois faussées, notamment par les déclarations soviétiques falsifiées du vingtième siècle.

La seconde s’appuie sur la diversité génétique actuelle, qui garde la trace de la taille des populations passées. Les deux méthodes donnent régulièrement des résultats divergents, parfois d’un facteur important.

Dire qu’une population dépasse aujourd’hui son niveau d’avant la chasse revient donc à comparer un comptage moderne à une estimation reconstruite. L’affirmation peut être juste ; elle n’a pas le même statut qu’une mesure.

Ce qui est certain, et qui suffit

Que le chiffre exact soit de 40 000 ou de 50 000, et qu’il dépasse ou non un niveau historique incertain, le fait principal ne change pas : cette population est passée de quelques centaines d’individus à plusieurs dizaines de milliers en soixante ans. C’est l’un des rares cas où une décision de conservation produit un effet visible à l’échelle d’une vie humaine.

Il vaut d’être rappelé au moment où d’autres populations, comme les orques ibériques ou la baleine franche de l’Atlantique Nord, se comptent encore en dizaines ou en centaines.

Une croissance qui ne peut pas continuer indéfiniment

Une population qui croît de plusieurs pour cent par an double en une vingtaine d’années. Ce régime ne se maintient pas : à mesure que l’effectif approche de ce que le milieu peut nourrir, la croissance ralentit, puis s’arrête. Les écologues parlent de dépendance à la densité.

Le mécanisme n’a rien de mystérieux. Quand les baleines sont plus nombreuses sur les mêmes zones d’alimentation antarctiques, chacune y trouve un peu moins de krill, engraisse un peu moins, et se reproduit un peu moins souvent. La population ne s’effondre pas, elle plafonne.

Ce plafonnement est attendu et normal. Il pose toutefois une difficulté d’interprétation redoutable pour les années à venir : si la croissance ralentit, comment distinguer un plafond naturel d’un début de dégradation. Les deux produisent le même signal au début, et seule l’observation de l’état corporel des animaux permet de les séparer. Nos pages sur les démographies et les régimes alimentaires détaillent ces indicateurs.

La question n’est pas théorique. Le krill antarctique, base de l’alimentation de ces populations, dépend de la glace de mer, qui se réduit. Une population nombreuse et dépendante d’une seule ressource est vulnérable à la variation de cette ressource, quel que soit le succès de sa reconstitution. C’est ce que rappelle notre page sur le changement climatique.

Ce qu’un effectif retrouvé ne restaure pas

Retrouver un nombre n’équivaut pas à retrouver un état antérieur, et trois choses ne reviennent pas avec les individus.

La diversité génétique d’abord. Une population passée par un goulot d’étranglement de quelques centaines d’individus perd des variants qui ne réapparaissent que par mutation, sur des échelles de temps très longues. Une population nombreuse issue d’un petit noyau reste génétiquement plus pauvre que ne l’était la population d’origine, avec les conséquences habituelles sur la capacité d’adaptation.

Les connaissances transmises ensuite. Les baleines à bosse apprennent socialement leurs routes et leurs zones d’alimentation. Une zone désertée pendant plusieurs générations peut le rester longtemps, non parce qu’elle est devenue inhospitalière, mais parce que plus personne ne sait qu’elle existe. Certaines aires exploitées avant la chasse ne sont toujours pas réoccupées.

Le rôle écologique enfin. Les grands cétacés transportent des nutriments, en profondeur comme en surface, et entre latitudes, ce qui fertilise les eaux de surface et soutient la production planctonique. Cette fonction, réduite d’un facteur considérable par la chasse industrielle, ne se rétablit qu’à mesure que les effectifs remontent, et jamais complètement tant que d’autres populations restent à l’état de vestiges.

C’est pourquoi le rétablissement australien, bien réel, ne se généralise pas. D’autres populations de la même espèce, isolées et peu nombreuses, ne montrent aucune reprise comparable. Nos pages sur les statuts de conservation et les aires marines protégées donnent ce contraste.

Une réussite qui crée ses propres questions

Une population aussi nombreuse pose des problèmes nouveaux : augmentation des empêtrements dans les engins de pêche côtiers, risque de collision avec un trafic maritime dense, et pression touristique sur les zones d’observation. Nos pages sur les hotspots d’observation et les démographies abordent ces effets de succès.

Sources : estimations de fréquentation de la côte est australienne pour la saison 2026, relayées par la presse australienne ; travaux publiés sur le rétablissement de la population de baleines à bosse d’Australie orientale. Les effectifs d’avant la chasse cités dans ces comparaisons sont des reconstitutions et non des comptages.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.