Prospection sismique : les rorquals communs cessent de vocaliser dès les premiers tirs

Que se passe-t-il quand une campagne de prospection pétrolière déploie ses canons à air comprimé sur un couloir migratoire de rorquals communs ? Une équipe de l’université de Southampton a pu le mesurer au large de la Galice, grâce à un jeu de données qui offrait une comparaison rare. Résultat : les détections de vocalisations chutent de 70 % pendant les tirs, et encore de 52 % une fois écarté le biais le plus gênant.

Ce qu’est un canon à air comprimé

La prospection sismique marine sert à cartographier les structures géologiques du sous-sol, notamment pour y chercher du pétrole et du gaz. Le principe : un navire remorque des canons qui relâchent brutalement de l’air comprimé, à intervalles réguliers. L’onde traverse la colonne d’eau, pénètre le fond marin et remonte en écho, ce qui permet de reconstituer une image des couches profondes.

C’est l’un des sons d’origine humaine les plus puissants de l’océan, et il peut être détecté à plus de trois mille kilomètres du navire qui l’émet. La difficulté tient à la fréquence : l’énergie de ces tirs se concentre dans les graves, précisément la bande qu’occupent les appels des grands mysticètes, parmi les sons les plus bas du règne animal. Notre page sur le bruit océanique anthropique détaille ces sources.

Une expérience naturelle offerte par une panne

Mesurer l’effet d’un bruit suppose de disposer d’une période sans ce bruit, au même endroit et à la même saison. C’est rarement le cas. Ici, le navire de prospection est rentré au port pour réparation à plusieurs reprises au cours de la campagne de 2013, découpant l’enregistrement en quatre périodes alternées, avec et sans tirs.

Le dispositif d’écoute consistait en des enregistreurs posés sur le fond marin, en trois points, pendant 63 jours de captation continue.

Reste à compter les appels dans 63 jours de son. Les auteurs ont entraîné un réseau de neurones convolutif sur 50 heures d’enregistrements annotés à la main, puis l’ont lâché sur l’ensemble du corpus. Les performances sont documentées, ce qui n’est pas toujours le cas : 85,6 % d’exactitude et une aire sous la courbe de 0,93, indice qui mesure la capacité du modèle à séparer les vrais appels du reste.

Résultats

Baisse des détections pendant les tirs70 % en moyenne sur les trois instruments
Baisse après correction du masquage52 %, hypothèse la plus défavorable
Délai d’installation de l’effet1 à 2 jours après le début des tirs
Signification statistiquep < 0,0001, modèle binomial négatif à effets mixtes
Source : Edwards et coll., Scientific Reports, 2026.

La rapidité de la réponse mérite d’être soulignée : l’effondrement des détections s’installe en un à deux jours. Ce n’est pas une dérive lente, c’est une réaction.

La correction qui fait la valeur de l’étude

Voici le point de méthode qui distingue ce travail d’un simple constat, et qu’il faut comprendre pour ne pas surinterpréter le chiffre de 70 %.

Un enregistreur qui détecte moins d’appels pendant les tirs peut le faire pour deux raisons opposées. Soit les animaux appellent effectivement moins. Soit ils appellent autant, mais le vacarme des canons masque leurs vocalisations, qui deviennent indétectables. Comme les deux signaux occupent la même bande de fréquences graves, ce risque est loin d’être théorique.

Les auteurs ont donc estimé la part attribuable au masquage, en retenant l’hypothèse la plus défavorable à leur propre résultat. Même ainsi, il reste une baisse de 52 %. C’est cette valeur, et non les 70 %, qui constitue le résultat solide.

Ce que l’étude ne permet pas de trancher

Les auteurs sont explicites sur ce point, et c’est à leur crédit : ils ne savent pas si les rorquals se sont tus ou s’ils sont partis. Un hydrophone posé au fond ne fait pas la différence entre un animal présent et silencieux et un animal absent. Les deux mécanismes peuvent d’ailleurs se combiner.

La distinction n’est pas d’école. Se taire pendant plusieurs semaines dans un couloir migratoire compromet des échanges que l’on associe à la reproduction et à la vie sociale. Se déplacer impose un détour, donc une dépense énergétique et l’abandon temporaire d’une zone. Les conséquences diffèrent, et aucune n’est anodine.

Les auteurs écrivent également ne pas pouvoir déduire de ce jeu de données les implications écologiques à plus grande échelle. Ce qu’ils établissent est une réponse comportementale à court terme, mesurée, significative, et jusqu’ici très peu documentée.

Ce que cela suggère pour la réglementation

L’équipe avance trois pistes, qui portent moins sur l’interdiction que sur l’aménagement : des zones d’exclusion autour des secteurs importants pour les cétacés, des restrictions saisonnières calées sur les périodes de passage, et le recours à des technologies de prospection moins bruyantes, qui existent mais restent peu déployées.

Appliquer ces mesures suppose de savoir où et quand les animaux sont présents. C’est exactement ce que produisent les cartes de distribution saisonnière et les réseaux de surveillance acoustique passive, dont ce travail illustre au passage une seconde utilité : ils ne servent pas seulement à compter les animaux, mais aussi à mesurer ce que le bruit humain leur fait.

Le rapprochement avec une autre étude récente est instructif. Au large de la Californie, six ans d’écoute continue ont montré que le chant des baleines suit l’abondance de leurs proies. Ici, il suit la présence d’un bruit industriel. Dans les deux cas, le même constat de fond : le silence d’une baleine est une donnée, à condition de savoir ce qui l’a produit.

Référence : Edwards E. A., Feakes A. M., Olcay A. A. et Minshull T. A., « Seismic survey noise reduces fin whale vocalisations offshore northwestern Spain », Scientific Reports, 25 février 2026, en libre accès sous licence CC BY 4.0. Communiqué de l’université de Southampton. Travaux codirigés par Amy Feakes, doctorante, et Elodie Edwards, alors étudiante en master.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.