Un parapluie a des « baleines ». Un corset avait des « baleines ». Le mot est resté dans la langue française longtemps après que la chose eut disparu, et il dit exactement ce qu’il désigne : pendant un siècle, la matière souple et résistante que l’industrie n’arrivait pas à fabriquer, on allait la chercher dans la bouche d’un animal.
Les fanons ne sont ni des dents ni des os. Ce sont des lames de kératine, la même protéine que nos ongles et nos cheveux, implantées sur la mâchoire supérieure et frangées sur leur bord interne. L’animal engouffre l’eau, la chasse à travers ce peigne et retient le plancton.
Une baleine franche en porte plusieurs centaines de chaque côté, dont les plus longues dépassent deux mètres. Notre page sur les fanons des mysticètes détaille cette anatomie, et celle sur les comptages anatomiques donne les nombres par espèce.
Leur propriété industrielle tient en trois mots : léger, flexible, élastique. Chauffée, la kératine se met en forme et conserve cette forme en refroidissant, tout en gardant sa capacité à revenir en place. Aucun matériau disponible avant les plastiques ne combinait ces qualités : le bois casse, le métal ne revient pas, l’os ne plie pas.
La liste des usages est celle d’un plastique avant l’heure. Corsets et crinolines d’abord, qui absorbent l’essentiel de la production. Montures de parapluies et d’ombrelles, d’où le mot français. Fouets de cocher, cannes à pêche, ressorts de voiture à cheval.
Mais aussi les brosses et les balais, en découpant les franges ; les cols et les plastrons de chemise rigidifiés ; les baleines de chapeau ; les manches d’outils ; les ressorts de sièges et de mécanismes divers.
La trajectoire du prix raconte toute l’histoire, et c’est une histoire d’épuisement.
La tonne de fanons vaut environ 500 livres sterling en 1870. Elle atteint 3 000 livres en 1902, soit six fois plus en une génération. Cette flambée ne traduit pas une mode nouvelle mais une raréfaction : les baleines franches et les baleines boréales, seules espèces à porter des fanons assez longs et assez souples pour ces usages, ont été chassées jusqu’à l’effondrement.
Le mécanisme est perfide. Plus l’animal se raréfie, plus sa matière vaut cher, plus il devient rentable d’aller chercher les derniers. C’est le contraire de l’autorégulation que l’on prête parfois aux marchés, et c’est l’une des raisons pour lesquelles la baleine noire de l’Atlantique Nord n’a jamais retrouvé ses effectifs.
Ce n’est pas une loi, c’est un ressort en acier.
L’industrie sidérurgique met au point à la fin du dix-neuvième siècle des aciers plats en spirale assez fins et assez élastiques pour armer un corset, à un prix sans commune mesure avec celui des fanons. Au tournant du siècle, la substitution est faite. La production de corsets atteint son maximum en 1905, mais elle est déjà largement en acier.
Deux évolutions achèvent le marché. La mode d’abord : le corset cède la place à la gaine dans les années 1920, puis aux tissus élastiques de synthèse. La chimie ensuite : celluloïd, bakélite, puis les plastiques modernes offrent la même souplesse pour rien.
Il faut le dire sans détour, car cela nuance le récit habituel : ce sont des substituts industriels, et non une prise de conscience, qui ont retiré les fanons du marché. La baleine franche a été sauvée de justesse par le ressort à boudin et le plastique.
Le commerce international des fanons est interdit par la CITES. On en rencontre encore dans les collections de musées, dans les objets anciens et sur le marché de l’antiquité, où leur identification pose parfois problème : beaucoup de pièces vendues comme « baleine » sont en corne, en os ou en celluloïd.
Les fanons restent en revanche un objet de recherche actif. Ils enregistrent, comme un cerne d’arbre, la composition isotopique de ce que l’animal a mangé mois après mois, ce qui permet de reconstituer des régimes et des migrations sur plusieurs années. Un travail récent a par ailleurs montré que le krill colmate les fanons et impose une contrainte hydraulique inattendue à l’alimentation des rorquals.
Cette page fait partie de notre dossier sur les produits de la baleine, qui présente les six grands usages ayant motivé la chasse commerciale.
