Dans la nuit du 21 au 22 juin 2026, deux rorquals communs ont été harponnés au large de l’Islande. La chasse reprenait après deux saisons blanches. Le paradoxe est que presque aucun des motifs habituellement invoqués ne tient : la population islandaise n’en mange pas, l’activité rapporte moins que l’observation des baleines, l’opinion publique y est désormais majoritairement hostile, et la ministre chargée du dossier déclare elle-même que cette chasse n’est pas d’intérêt public, tout en annonçant une loi pour y mettre fin.
Comprendre pourquoi elle continue malgré tout, demande de démonter les explications une à une.
Où en est-on exactement
L’Islande fait partie des trois pays qui pratiquent encore ouvertement la chasse commerciale, avec la Norvège et le Japon. Elle avait quitté la Commission baleinière internationale en 1992 avant d’y revenir en 2002, assortissant son adhésion d’une réserve au moratoire de 1986. C’est cette réserve qui rend l’activité légale au regard du droit international, mécanisme que détaille notre page sur le cadre juridique international.
Le calendrier récent est instructif, car il montre une activité déjà intermittente.
| Saison | Rorquals communs tués | Circonstance |
|---|---|---|
| 2019 à 2021 | 0 | arrêt volontaire, marché japonais dégradé |
| 2022 | 148 | reprise |
| 2023 | 24 | saison suspendue en juin pour motif de bien-être animal, reprise en septembre |
| 2024 et 2025 | 0 | renoncement de l’entreprise, motifs économiques |
| 2026 | une trentaine à ce jour | reprise le 21 juin, quota de 150 |
Pour 2026, l’institut islandais de recherche marine a recommandé un plafond de 150 rorquals communs, soit une réduction d’environ 28 % par rapport aux avis précédents, et 168 petits rorquals. Ces quotas s’inscrivent dans une licence de cinq ans accordée fin 2024, valable jusqu’en 2029, qui autorise jusqu’à 209 rorquals communs par an.

Première explication écartée : l’économie
C’est l’argument que l’on attend, et il ne résiste pas aux chiffres.
L’observation des baleines rapporte davantage que leur chasse. En 2017, année de comparaison documentée, les entreprises d’observation ont réalisé 3,2 milliards de couronnes de chiffre d’affaires, contre 1,7 milliard pour l’activité baleinière. Le rapport est de un à deux, au bénéfice des animaux vivants.
Les Islandais ne mangent pas de baleine. Environ 1,5 % de la population en consomme régulièrement. Sur l’île, la viande de baleine est surtout achetée par des touristes qui croient goûter une tradition locale. Et 95 % des produits sont exportés, la totalité du rorqual commun partant vers le Japon.
Le marché japonais s’est refermé. C’est la raison même des saisons blanches de 2024 et 2025 : le dirigeant de l’entreprise a invoqué la baisse des prix au Japon, la faiblesse de la couronne islandaise, la hausse des coûts d’exploitation. Autrement dit, quand l’activité s’arrête, c’est pour des motifs économiques ; quand elle reprend, ce n’est pas parce qu’elle est devenue rentable.
Deuxième explication écartée : l’opinion publique
Le renversement est net et récent. En 2013, les sondages donnaient 56,9 % de soutien à la chasse au rorqual commun contre 17,1 % d’opposition. Les enquêtes récentes donnent 41 % d’opposants pour 33 % de partisans.
La fracture est générationnelle : seuls 21 % des 18-29 ans approuvent, contre 45 % des plus de 60 ans. Sur le fond, 52,5 % des personnes interrogées estiment que la chasse n’a aucune importance pour l’économie nationale, et 64,3 % jugent qu’elle nuit à la réputation du pays.
Une activité qui n’enrichit pas, que l’on ne consomme pas, et dont on pense majoritairement qu’elle abîme l’image nationale : les explications ordinaires sont épuisées.
Ce qui explique réellement la persistance
Un homme et une entreprise. La chasse au rorqual commun en Islande, c’est une société, Hvalur, et son dirigeant Kristján Loftsson, dernier baleinier industriel du pays. Hvalur n’est pas qu’une entreprise de pêche : c’est une structure de participations dont les revenus ne dépendent pas de la baleine. La chasse peut donc être maintenue indépendamment de sa rentabilité propre, ce qu’aucune analyse de marché ne prédirait. Réduire une industrie nationale à la détermination d’un seul acteur paraît excessif, mais c’est ici littéralement le cas.
Une question de souveraineté. C’est le ressort le plus puissant, et le moins visible depuis l’étranger. Dans un pays de moins de 400 000 habitants dont l’indépendance date de 1944 et dont l’histoire économique est faite de conflits sur les eaux territoriales, le droit de décider seul de l’usage de ses ressources marines a une charge symbolique considérable. Céder à une pression extérieure coûte politiquement plus cher que la chasse elle-même ne rapporte. Ce ressort est d’autant plus actif que l’Islande doit se prononcer en 2026, par référendum, sur la reprise des négociations d’adhésion à l’Union européenne, laquelle s’oppose fermement à la chasse commerciale.
Le droit administratif. C’est l’explication la moins publiquement expliquée et pourtant décisive. En juin 2023, la ministre Svandís Svavarsdóttir avait suspendu la saison la veille de son ouverture, au motif que les conditions de mise à mort contrevenaient à la loi islandaise sur le bien-être animal. Le médiateur du Parlement a ensuite jugé cette suspension irrégulière sur la forme, faute de base légale suffisante et de délai raisonnable. La leçon a été retenue : une licence régulièrement accordée pour cinq ans ne se révoque pas par décision ministérielle. Il faut une loi, ce qui prend du temps et suppose une majorité.
Le point de friction : la mise à mort
C’est par ce terrain, et non par celui de la conservation, que le dossier a le plus bougé. Les contrôles vétérinaires officiels menés à bord ont produit des chiffres que l’industrie n’a pas pu écarter.
Le suivi de la saison 2022, sur 148 animaux, a établi qu’une part importante des rorquals ne mouraient pas sur le coup, certains agonisant jusqu’à deux heures. Le conseil professionnel sur le bien-être animal en a conclu que la méthode était incompatible avec la loi islandaise, ce qui a déclenché la suspension de 2023.
La saison 2023, reprise en septembre sous conditions renforcées, a été mieux documentée encore : 71 % de morts instantanées, donc près de trois animaux sur dix qui ne le sont pas ; un délai moyen de quatorze minutes pour ceux-là ; 21 % des animaux ayant reçu plus d’un harpon ; et un individu ayant mis trente-cinq minutes à mourir. Une amende administrative a par ailleurs été infligée à l’entreprise pour infraction à la loi sur le bien-être animal.
La difficulté est structurelle : un rorqual commun adulte peut peser 70 tonnes, et l’on tire depuis un navire en mouvement sur une cible en mouvement. Notre page sur l’histoire de la chasse à la baleine retrace l’évolution de ces techniques, et nos statistiques historiques en donnent l’ampleur sur un siècle.
Et l’espèce, dans tout cela
Le rorqual commun est le deuxième plus grand animal de la planète. Il figure sur la liste rouge mondiale de l’UICN comme vulnérable, séquelle d’une chasse industrielle qui en a prélevé des centaines de milliers au vingtième siècle. Les autorités islandaises font valoir que la population de l’Atlantique Nord-Est s’est reconstituée et que les quotas s’appuient sur des avis scientifiques nationaux. Les opposants répondent qu’un statut de vulnérabilité mondiale et un prélèvement commercial s’accordent mal, et que la valeur ajoutée de cette chasse ne justifie pas le risque. Notre page sur les statuts de conservation UICN précise ce que recouvrent ces catégories.
Ce qui pourrait y mettre fin
Trois échéances, qui ne dépendent pas des mêmes acteurs.
Une loi. La ministre chargée du dossier, Hanna Katrín Friðriksson, a déclaré publiquement que la chasse commerciale n’était pas d’intérêt public et annoncé le dépôt d’un texte destiné à y mettre un terme. C’est la voie la plus directe, et la seule qui règle la question de la licence courant jusqu’en 2029.
Le marché. Il a déjà arrêté la chasse deux années de suite sans qu’aucune décision politique n’intervienne. Un débouché japonais durablement fermé serait plus efficace qu’un traité.
Le temps. Vingt-et-un pour cent d’adhésion chez les moins de trente ans contre quarante-cinq chez les plus de soixante : cette activité est portée par une génération, et l’écart se creuse.
Pour qui souhaite peser, la mesure la plus concrète tient en une ligne, et elle concerne les voyageurs : ne pas commander de viande de baleine en Islande, puisque la consommation intérieure repose largement sur la curiosité touristique. Notre page comment agir pour les cétacés recense les autres leviers.
Sources. En français : IFAW, Notre Planète, UP Magazine. En anglais : The Reykjavík Grapevine, Iceland Review, Whale and Dolphin Conservation, Environmental Investigation Agency, Animal Welfare Institute. En espagnol : elDiario.es, France 24, Infobae. En italien : Il Fatto Quotidiano, Il Post, Italia che Cambia.
