Quand une orque ménopausée meurt, le risque de mort de ses petits-enfants est multiplié par 6,7

Dans notre article du 13 août sur Toñi, la doyenne des orques ibériques photographiée criblée de plombs, une phrase passait sans démonstration : chez les orques, ce sont les matriarches qui mènent les groupes vers les ressources. Ce n’est pas une image. C’est un résultat, obtenu sur quarante ans de suivi photographique, et il est chiffré. Le voici, avec ce qu’il permet de dire du cas de Toñi et, surtout, ce qu’il ne permet pas.

Depuis notre article : l’État espagnol a ouvert une enquête

Nous laissions trois inconnues en suspens, dont les suites judiciaires. L’une d’elles est levée. Le ministère espagnol de la Transition écologique et du Défi démographique indique avoir été informé l’après-midi du 11 août par l’association WeWhale, qui opère dans la zone sous autorisation administrative, et avoir ouvert le 12 août des actes préalables d’investigation. L’instruction relève de la direction générale de la Biodiversité, des Forêts et de la Désertification.

Le ministère rappelle que la population d’orques du détroit de Gibraltar et du golfe de Cadix figure au catalogue espagnol des espèces menacées sous le statut de vulnérable, et qu’une atteinte à ces animaux constitue une infraction grave ou très grave. Les sanctions encourues peuvent atteindre deux millions d’euros, assorties d’une responsabilité pénale.

Les deux autres inconnues demeurent : aucune autorité n’a confirmé l’origine des blessures, et l’état de Toñi dépendra du devenir des projectiles restés dans les chairs. À la dernière observation publique, elle chassait toujours.

La ménopause, un trait que partagent la femme et cinq cétacés

Chez les mammifères, vivre longtemps après avoir cessé de se reproduire est une anomalie. La règle est de se reproduire jusqu’au bout. La ménopause n’est documentée que chez la femme et chez cinq espèces de cétacés à dents : l’orque, le globicéphale tropical, la pseudorque, le narval et le béluga.

Une étude parue dans Nature en mars 2024, menée par Samuel Ellis et ses collègues sur une base comparative, a tranché entre les hypothèses concurrentes. Le résultat est net : chez ces cinq espèces, la ménopause est apparue parce que les femelles ont allongé leur durée de vie sans allonger leur durée de reproduction. Elles vivent environ quarante ans de plus que les femelles de cétacés de taille comparable, et ces quarante années sont entièrement post-reproductives.

La conséquence est double, et c’est elle qui explique le trait. Ces femelles augmentent le temps qu’elles passent aux côtés de leurs petits-enfants, sans augmenter pour autant le temps pendant lequel elles font des petits en même temps que leurs propres filles. Elles gagnent en capacité d’aide sans gagner en concurrence. Une femelle orque de soixante ans n’est donc pas un animal qui a survécu à son utilité : elle est le produit d’une sélection qui a rendu cet âge possible parce qu’il sert.

Ce qu’elles font, et ce que coûte leur disparition

Reste à savoir ce qu’elles apportent concrètement. Deux travaux répondent, sur la même population de référence : les orques résidentes du Pacifique nord-est, suivies individuellement par recensement photographique depuis les années 1970.

Le premier, publié dans Current Biology en 2015 par Lauren Brent et ses collègues, porte sur le déplacement collectif. Les femelles d’âge post-reproductif mènent le groupe sur les zones de pêche au saumon, et cette fonction de guidage est d’autant plus marquée que l’année est mauvaise, c’est-à-dire que le saumon est rare. Détail qui a son importance pour la théorie : elles guident leurs fils plus souvent que leurs filles. C’est la première démonstration qu’une vie prolongée après la reproduction sert de réservoir de savoir écologique.

Le second mesure ce que coûte la perte. Stuart Nattrass et ses collègues ont publié en 2019 dans les PNAS une analyse portant sur les deux populations résidentes, suivies depuis 1976 pour celle du Sud et 1973 pour celle du Nord, et sur 378 petits-enfants dont la grand-mère maternelle était identifiée.

Situation dans les deux ans qui suiventRisque de mortalité du petit-enfant
Grand-mère vivanteréférence
Grand-mère morte, tous statuts confondusmultiplié par 4,5
Grand-mère morte, d’âge post-reproductifmultiplié par 6,7
Source : Nattrass et coll., PNAS, 2019. Rapports de risque calculés pour un indice d’abondance du saumon égal à 1.

Deux précisions rendent ce tableau lisible. D’abord, l’effet est conditionnel à la nourriture : il ne se manifeste qu’en dessous d’un indice d’abondance du saumon de 1,536, et 78 des 123 décès de petits-enfants recensés sont survenus sous ce seuil. Une vieille femelle vaut surtout quand la ressource manque, ce qui rejoint exactement le résultat de 2015 sur le guidage.

Ensuite, l’écart entre 4,5 et 6,7 est le cœur du raisonnement. Une grand-mère encore féconde aide moins qu’une grand-mère ménopausée, parce qu’elle élève ses propres petits en même temps. C’est l’arrêt de la reproduction, et non l’âge en soi, qui libère la capacité d’aider.

Trois obstacles à la transposition vers Gibraltar

Il serait facile d’appliquer le facteur 6,7 au détroit de Gibraltar et de conclure. Ce serait faux, pour trois raisons qu’il vaut mieux poser franchement.

Ces résultats ne viennent pas des orques ibériques. Ils viennent des résidentes du Pacifique nord-est, qui mangent du saumon. Les ibériques chassent le thon rouge, dans un couloir migratoire étroit, selon une saisonnalité toute différente. La structure sociale est comparable, matrilinéaire dans les deux cas, mais le régime et le terrain ne le sont pas. Et personne ne fera l’analyse équivalente sur les trente-sept orques ibériques : avec un intervalle de 8,3 ans entre deux naissances, l’échantillon serait trop maigre pour tester quoi que ce soit.

On ne sait pas si Toñi est ménopausée. Les femelles orques cessent généralement de se reproduire entre trente et quarante ans, et l’animal est estimé à une soixantaine d’années : c’est très probable. Mais « très probable » n’est pas « documenté », et la distinction compte précisément parce que c’est elle qui sépare le 4,5 du 6,7.

Ces travaux mesurent l’effet d’une mort, pas d’une blessure. Toñi est vivante et, selon les observateurs, continue de chasser. Rien dans la littérature ne permet de convertir dix impacts de plomb dans une nageoire dorsale en probabilité de décès, ni de dire à quelle échéance.

Ce que l’on peut affirmer se formule autrement, et reste lourd. Dans la seule population où la question a été mesurée, la disparition d’une vieille femelle se paie sur la survie des jeunes du groupe, et se paie d’autant plus cher que la nourriture manque. Le reste est une extrapolation raisonnable, à présenter comme telle.

Un précédent français, et ce qu’il est devenu

La France a son propre dossier, et il éclaire ce qu’il advient habituellement de ce genre d’affaire. Le 16 mai 2022, une jeune orque était repérée dans la Seine, entre Rouen et Le Havre. Elle y est morte le 30 mai, d’inanition. L’autopsie a révélé une munition logée à la base du crâne.

Les conclusions sont restées prudentes, et le sont toujours : la préfecture de Seine-Maritime a indiqué qu’aucune certitude ne pouvait être tirée quant au lien entre ce projectile et la mort, et qu’il n’était pas possible de dater son entrée dans le corps de l’animal. Sea Shepherd France a déposé plainte contre X pour tentative de destruction d’espèce protégée et offert, le 17 juillet 2022, 10 000 euros pour toute information permettant d’identifier le tireur.

Quatre ans plus tard, à notre connaissance, aucune suite judiciaire n’a été rendue publique. La même somme, 10 000 euros, est aujourd’hui sur la table pour Toñi. Le rapprochement n’est pas anecdotique : dans les deux cas, l’animal est identifié, la blessure est documentée, et le tireur ne l’est pas. C’est la limite pratique de la protection juridique en mer, où l’infraction se commet sans témoin depuis une embarcation qui repart.

Ce que l’on peut en retenir

La ménopause des orques n’est pas une curiosité de biologie comparée. C’est le mécanisme par lequel une population conserve, dans le corps de quelques individus âgés, l’information qui permet aux autres de manger les mauvaises années. Une femelle de soixante ans dans un effectif de trente-sept n’est donc pas une unité parmi trente-sept.

Nos pages sur les cycles de vie des cétacés, la cohésion sociale et les démographies développent ces notions, et la culture des clans de cachalots montre que la transmission d’un savoir de groupe n’est pas propre à l’orque. Pour agir, voir comment agir pour les cétacés.

Sources

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.