Les narvals entrent dans le fjord dès que la glace s’ouvre, et en repartent avant qu’elle ne se referme

On décrit volontiers les migrations arctiques comme réglées sur le calendrier. Une étude parue en accès libre le 21 mai 2026 dans Scientific Reports montre que chez le narval, c’est l’état de la glace qui commande, à quelques jours près. Et sa conclusion sur l’avenir est l’inverse de celle qu’on attendrait : la disparition de la banquise ne chasserait pas les narvals de leurs fjords, elle les y retiendrait.

Trois ans et demi d’écoute sous la glace

Julie Sofie K. Larsen et ses collègues, du centre de recherche climatique du Groenland et de l’université d’Aarhus, ont travaillé dans l’Inglefield Bredning, un fjord glaciaire du nord-ouest du Groenland. Il fait une centaine de kilomètres de long, jusqu’à vingt-six de large, et dépasse neuf cents mètres de profondeur. La banquise côtière le referme de décembre à mai ou juin. Il abrite en été une sous-population estimée à environ 8 300 narvals.

Six enregistreurs acoustiques autonomes y ont été mouillés entre 2022 et 2025, suspendus entre 95 et 575 mètres de profondeur, du bord de la polynie des Eaux du Nord jusqu’au milieu du fjord. Ils ont produit près de 10 020 heures d’enregistrements effectifs.

La logistique mérite d’être citée, car elle explique ce que l’étude apporte. Pour disposer de données pendant le début de l’été, les appareils ont été posés au printemps, à travers plus d’un mètre de banquise, en collaboration avec des chasseurs inuits de la région, en traîneau à chiens, avec des perceuses et des outils traditionnels. Les relevés d’automne se sont faits en petites embarcations. C’est ce qui a permis de couvrir la période où personne n’enregistrait jusque-là.

Comment on transforme des clics en présence

Le narval chasse par écholocation, en émettant des clics très directionnels. Un logiciel de détection les repère dans le signal continu, puis un classificateur retient ceux dont la fréquence de pic se situe entre 20 et 80 kilohertz et dont la durée reste inférieure à une milliseconde, gamme caractéristique de l’espèce.

Deux indicateurs en sont tirés. Le nombre de clics par jour mesure la présence générale. Le nombre d’heures contenant des buzzes, définis comme toute seconde comptant au moins cinquante clics, sert d’indicateur d’alimentation : un prédateur qui approche sa proie accélère sa cadence de clics jusqu’à produire un bourdonnement continu. Notre page sur la surveillance acoustique passive décrit ces méthodes.

Un calcul important encadre l’interprétation : la portée de détection a été estimée à environ 5 kilomètres. En y ajoutant les 700 mètres qu’un narval peut parcourir sous la glace avant de devoir respirer, on obtient 5,7 kilomètres. Or des détections ont eu lieu alors que la lisière se trouvait à environ 6 kilomètres, ce qui indique que les animaux circulaient activement sous la banquise pour rejoindre des ouvertures.

Ce que disent les chiffres

Les auteurs ont classé chaque journée selon quatre stades de glace, puis modélisé le nombre de clics et de buzzes en fonction de ce stade.

Glace complète (printemps)3 048 clics par jour en moyenne
Lisière à moins de 5 km du mouillageactivité en forte hausse
Glace en retrait50 434 clics par jour, le maximum
Fjord libre de glace18 400 clics par jour
Automne, glace en formation38 118 clics par jour
Automne, glace complète3 402 clics par jour
Moyennes journalières de détections par stade de glace. L’effet du stade est très significatif dans les deux saisons. Source : Larsen et coll., Scientific Reports, 2026.

L’écart est d’un facteur seize entre la glace complète et la glace en retrait. C’est l’un des signaux les plus nets que l’on puisse obtenir en écologie de terrain.

Pourquoi la glace qui recule, et non l’eau libre

Le pic ne se produit ni sous la banquise fermée, ni en eau libre, mais pendant la phase de retrait. Deux explications sont avancées, et elles ne s’excluent pas.

La première est la protection. L’orque est le principal prédateur du narval, et elle chasse mal dans la glace dense, sa haute nageoire dorsale la gênant pour circuler entre les plaques. Une zone partiellement couverte offre un refuge où le prédateur ne s’aventure pas. Notre page sur les orques et notre vidéo sur leur chasse au bord de la glace montrent les limites de cet exercice.

La seconde est alimentaire, et l’argument est précis. La morue polaire juvénile vit accrochée à la face inférieure de la banquise depuis le stade larvaire jusqu’à une taille de dix à vingt-cinq centimètres, après quoi elle gagne les eaux profondes. Or c’est exactement la classe de taille que l’on retrouve dans les estomacs de narvals. La lisière de glace n’est donc pas seulement un abri : c’est un garde-manger. Nos pages sur les régimes alimentaires et le changement climatique détaillent cette dépendance à la glace en bas de chaîne.

La baisse en eau libre n’est pas une baisse d’activité

C’est le point que la lecture rapide du résumé fait manquer. Quand le fjord se dégage complètement, les détections chutent aux mouillages. Les auteurs n’en concluent pas que les narvals deviennent moins actifs, mais qu’ils se sont déplacés ailleurs, plus profondément dans le fjord, vers les fronts glaciaires.

Ces fronts sont des zones de forte productivité : la fonte y provoque une remontée d’eaux profondes riches en nutriments jusqu’à la couche éclairée, ce qui concentre les proies. Les observations des chasseurs locaux et des travaux antérieurs indiquent que les narvals s’y rassemblent dès que le fjord est accessible.

Autrement dit, une baisse de signal sur un hydrophone ne signifie pas une baisse de présence dans la zone. C’est une limite structurelle de l’écoute passive, que les auteurs assument et qui rappelle pourquoi elle se combine mal avec une estimation d’effectif.

Une asymétrie révélatrice entre le printemps et l’automne

Le résultat le plus fin de l’étude tient à une comparaison entre les deux saisons de transition.

Au printemps, les narvals entrent immédiatement après l’ouverture, dès que le passage est praticable. À l’automne, en revanche, l’activité aux mouillages est déjà très faible lorsque la glace atteint les stations. Ils ne restent donc pas jusqu’au dernier moment : ils partent avant que l’accès ne soit contraint.

L’explication proposée est le risque de piégeage. Un narval enfermé par un regel rapide dans une baie sans ouverture meurt, et ces épisodes de mortalité sont documentés. Une pression de sélection s’exerce donc en faveur de ceux qui partent tôt.

Les détections ne cessent pas partout pour autant. Au mouillage le plus extérieur, dans la polynie, elles sont quasi continues toute l’année. Une partie des animaux reste à l’entrée du fjord, en attente de la première ouverture.

Ce que la fonte ferait vraiment

On attend d’une espèce arctique qu’elle perde son habitat quand la glace disparaît. Les auteurs décrivent un mécanisme différent, et plus retors.

Si le fjord devient accessible toute l’année, les narvals n’auront plus de raison d’en sortir. La contrainte qui les pousse aujourd’hui vers la haute mer en hiver disparaîtrait, et leur résidence dans le fjord s’allongerait.

Or c’est en haute mer, sur les aires d’hivernage partagées, que se rencontrent des animaux venus de fjords différents, et c’est probablement là que se produit la reproduction. Supprimer le déplacement saisonnier revient donc à supprimer le brassage génétique entre sous-populations.

La préoccupation est d’autant plus sérieuse que le narval présente déjà une diversité génétique faible, établie par le séquençage de son génome. Une espèce peu diverse qui se fragmente en groupes isolés perd sa capacité d’adaptation au moment précis où son milieu change le plus vite. Nos pages sur les démographies des cétacés et les statuts de conservation replacent ce type de risque.

Une seconde conséquence est signalée, à plus longue échéance. Les glaciers qui se terminent en mer entretiennent la productivité du fjord ; s’ils reculent jusqu’à s’échouer à terre, cet apport cesse et la ressource alimentaire se dégrade. Un fjord accessible toute l’année pourrait donc devenir un fjord moins nourricier.

Les limites

Quatre réserves encadrent ces résultats, et les auteurs les posent eux-mêmes.

1. L’acoustique ne suit pas les individus. Elle mesure une présence à portée d’hydrophone, pas des trajets. Distinguer des animaux qui restent d’animaux qui se relaient demanderait un suivi par balises.

2. Un seul système de fjords. Rien n’assure que la relation prenne la même forme ailleurs dans l’aire de répartition, du Canada arctique au Svalbard. Des travaux menés dans le détroit de Fram suggèrent d’ailleurs que certaines populations restent résidentes toute l’année.

3. La profondeur d’alimentation n’est pas mesurée. Le lien avec la morue polaire juvénile repose sur une concordance de calendrier et de taille de proie, pas sur une observation directe.

4. Trois années ne font pas une tendance. L’étude établit une relation entre glace et présence, non une évolution dans le temps. Détecter un décalage du calendrier demanderait une série bien plus longue.

Ce que ce travail doit aux chasseurs de Qaanaaq

Un dernier point mérite d’être relevé, parce qu’il est rarement visible dans une publication. Les mouillages n’auraient pas pu être posés au printemps sans les chasseurs inuits d’Avanersuaq, qui ont fourni les traîneaux, la connaissance de l’état de la glace et la capacité de percer plus d’un mètre d’épaisseur.

Leurs observations entrent par ailleurs dans l’argumentation : ce sont eux qui ont rapporté avoir vu des narvals nager sous la lisière consolidée pendant qu’ils se nourrissaient, observation citée comme référence dans l’article au même titre qu’une publication.

C’est une illustration concrète de ce que la recherche arctique doit aux savoirs locaux, et de ce que perdrait un suivi conduit uniquement par satellite. Nos pages sur les technologies de suivi, l’empreinte acoustique et comment agir replacent ces approches, et notre vidéo sur la défense du narval revient sur l’anatomie de l’espèce.

Source : Larsen J. S. K., Ladegaard M., Madsen P. T., Olsen S. M. et Simon M., « Sea ice dynamics structure narwhal presence and seasonal movements in a Northwest Greenland fjord system », Scientific Reports, volume 16, article 23172, 21 mai 2026, en accès libre.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.