Trente-sept orques ibériques : ce que dit la dernière étude démographique, et pourquoi les femelles adultes inquiètent

Les orques ibériques sont surtout connues pour leurs interactions avec les gouvernails de voiliers, et depuis peu pour le tir dont a été victime leur doyenne. Une étude parue en octobre 2025 dans Marine Mammal Science donne un tout autre éclairage, moins spectaculaire et plus décisif : le bilan démographique de cette population sur treize ans.

Un travail de fourmi

Ruth Esteban, Pauline Gauffier, Alfredo López et leurs collègues ont réévalué les paramètres de la sous-population entre 2011 et 2023, à partir de deux sources : 18 554 photographies d’identification et 26 échouages.

La méthode repose sur la capture-recapture. Chaque orque est reconnaissable à sa nageoire dorsale, à sa tache grise en selle et à ses cicatrices. Photographier les mêmes individus année après année permet d’estimer combien d’animaux existent, dont ceux qu’on n’a pas vus, et surtout d’estimer les taux de survie : un animal régulièrement photographié puis absent plusieurs années de suite est probablement mort.

Ce que permet la capture-recapture

La méthode vient de l’écologie des populations et se comprend par une image. Si l’on photographie cent animaux une année, puis cent l’année suivante, et que quatre-vingts figuraient déjà dans le premier lot, la population est probablement proche de ces cent. Si seulement dix se répètent, elle est bien plus grande.

Chez une population de quelques dizaines d’individus suivie depuis des années, ce principe devient très puissant : presque tous les animaux sont connus, et la question n’est plus de savoir combien il y en a, mais lesquels sont encore là.

C’est ce qui permet d’estimer des taux de survie par classe d’âge et de sexe, l’intervalle entre deux naissances, et l’âge à la première reproduction. Ces paramètres démographiques sont bien plus informatifs qu’un effectif total, parce qu’ils indiquent la direction que prendra la population avant que le nombre ne bouge. Notre page sur les démographies des cétacés détaille ces indicateurs.

Les 26 échouages du jeu de données jouent un rôle complémentaire : ils confirment certains décès, permettent de déterminer les causes de mort et fournissent des prélèvements biologiques que la photographie ne donne pas.

Les chiffres

Effectif en 202337 individus
Croissance annuelle0,46 %, population apparemment stable
Intervalle entre deux naissances8,3 ans
Survie des jeunesen hausse par rapport à la période antérieure à 2011
Survie des adultesen baisse, particulièrement chez les femelles
Saison des naissancesprincipalement été et automne
Source : Esteban et coll., Marine Mammal Science, 22 octobre 2025.

Ces orques présentent en outre une particularité morphologique : elles sont plus petites que la moyenne de l’espèce à l’échelle mondiale.

Pourquoi « stable » n’est pas rassurant

Une croissance de 0,46 % par an, pour une population de trente-sept individus, revient à un animal supplémentaire tous les six ans environ. Formellement, la population ne décline pas. Pratiquement, elle n’a aucune marge.

Le point qui doit retenir l’attention est ailleurs, dans la composition de cette stabilité. La survie des jeunes s’est améliorée, ce qui est une bonne nouvelle et probablement le fruit de conditions alimentaires plus favorables. Mais la survie des adultes recule, et davantage chez les femelles.

Or c’est la survie des femelles adultes qui commande l’avenir d’une population à reproduction lente. Avec un intervalle de 8,3 ans entre deux naissances, une femelle qui disparaît à quarante ans emporte plusieurs naissances potentielles. Et chez les orques, dont la société est matrilinéaire, elle emporte aussi un savoir : ce sont les femelles âgées qui mènent les groupes vers les ressources.

Une dépendance qui aggrave tout

L’UICN a classé cette sous-population en danger critique d’extinction en 2019, sur deux critères. Le premier est l’effectif, bien inférieur à cinquante individus matures. Le second est alimentaire : ces orques dépendent étroitement du thon rouge de l’Atlantique, qu’elles suivent dans le détroit de Gibraltar au printemps.

Cette spécialisation les rend tributaires d’une ressource elle-même exploitée. La comparaison avec la baleine bleue du Pacifique nord-est, spécialiste du krill mise en difficulté quand celui-ci s’effondre, est instructive : le régime spécialisé est une force tant que la proie abonde, une vulnérabilité dès qu’elle manque.

Une société en petits groupes

Trente-sept individus ne forment pas un groupe unique. Ils se répartissent en quelques sous-groupes stables, organisés autour de femelles apparentées, qui ne se déplacent ni ne chassent nécessairement ensemble.

Cette structure a une conséquence démographique que le total masque : la perte d’une femelle âgée n’affecte pas uniformément la population, elle peut compromettre un sous-groupe entier. Chez les orques, les techniques de chasse et les connaissances spatiales se transmettent socialement, et un groupe privé de sa matriarche perd un savoir qui ne se reconstitue pas en une génération. Notre page sur la cohésion sociale décrit ces mécanismes.

C’est ce qui rend le tir sur une femelle âgée, comme dans le cas de la doyenne retrouvée criblée de plombs, disproportionné par rapport à l’unité perdue.

Les interactions avec les voiliers, remises à leur place

Depuis 2020, des orques ibériques poussent et endommagent des safrans de voiliers dans le détroit de Gibraltar et le long de la côte atlantique. Le phénomène a été abondamment médiatisé, souvent en termes d’attaque ou de vengeance.

Ce que l’on peut dire avec les données disponibles est plus modeste. Le comportement est concentré sur un petit nombre d’individus et s’est diffusé socialement, comme d’autres modes observés chez cette espèce. Aucun humain n’a été blessé. Aucune motivation ne peut être établie : jeu, curiosité, apprentissage, réaction à une expérience négative, toutes ces lectures restent des hypothèses.

Surtout, ce comportement n’est pas la principale menace pour la population. L’étude d’Esteban et coll. cite les activités de pêche et ces interactions comme menaces émergentes, sans en faire le moteur de la démographie. Le vrai risque associé aux interactions avec les bateaux est indirect : il tient à l’hostilité qu’elles suscitent chez une partie des usagers, dans une population où la perte de quelques femelles suffirait à changer la trajectoire.

Ce que l’étude signale pour la suite

Les auteurs pointent deux menaces émergentes : les activités de pêche et les interactions récentes avec les bateaux de plaisance. La seconde est aujourd’hui la plus médiatisée, mais l’étude ne la présente pas comme la principale, et rien n’indique qu’elle affecte la démographie.

Leur conclusion est sobre et sans ambiguïté : l’avenir de cette sous-population dépend du recrutement, de la survie des juvéniles et de la reproduction effective des femelles. Autrement dit, de ce qui se dégrade actuellement. Nos pages sur les démographies des cétacés et les statuts UICN replacent ces indicateurs.

Source : Esteban R., Gauffier P., López A., Gil-Vera F. J., Selling J., Haristoy L. et coll., « Demographic Parameters of Iberian Killer Whales Between 2011 and 2023 », Marine Mammal Science, 22 octobre 2025.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.