Un mois sans pêche dans le golfe de Gascogne : la mortalité des dauphins divisée par deux et demi

Fermer la pêche pendant un mois pour sauver des dauphins : la mesure a été imposée en 2024 après une décision du Conseil d’État, contestée par une partie de la filière, et défendue par les associations. Restait à savoir si elle fonctionne. L’observatoire Pelagis a publié le 27 novembre 2025 le bilan de la première saison complète. La réponse est chiffrée.

Ce que dit le bilan

Hiver 2024-2025, avec fermeture1 900 dauphins communs tués par capture accidentelle
Moyenne des hivers 2017 à 20234 700
Réduction pendant le mois d’arrêt60 %
Période ferméedu 22 janvier au 20 février
Estimations portant sur la façade atlantique et la Manche occidentale, du 1er décembre au 31 mars. Source : observatoire Pelagis.

La fermeture est reconduite du 22 janvier au 20 février 2026, pour la troisième année consécutive. Elle s’applique à l’ensemble des navires européens dans la zone, et non aux seuls bateaux français.

Comment on compte des animaux qui coulent

Le chiffre mérite qu’on explique d’où il vient, car il ne s’agit pas d’un comptage direct.

Les dauphins communs capturés dans un engin de pêche meurent en mer. Une partie seulement des corps dérive jusqu’à la côte, et parmi eux une partie seulement porte des traces d’engins identifiables. Le Réseau national échouages recense ces cas, puis un modèle de dérive remonte au nombre total de morts, en tenant compte des vents, des courants et du taux de flottaison des carcasses.

L’estimation dépend donc de la qualité de ce modèle, ce qui explique que les chiffres soient donnés en ordre de grandeur plutôt qu’à l’unité près. Mais la méthode est la même d’une année sur l’autre : la comparaison entre saisons reste valide, même si la valeur absolue comporte une incertitude. C’est ce qui autorise à parler d’une réduction de 60 %.

Pourquoi cette population, et pourquoi l’hiver

La concentration des captures sur quelques semaines n’est pas un hasard de calendrier. En hiver, les dauphins communs se rapprochent du plateau continental et s’y regroupent, en suivant des proies pélagiques qui s’y agrègent. Au même moment, plusieurs pêcheries ciblent ces mêmes poissons, avec des engins tractés dont l’ouverture se compte en dizaines de mètres.

Le résultat est une superposition dans l’espace et dans le temps, entre des animaux rassemblés et des engins qui balaient de grands volumes d’eau. C’est ce recouvrement que la fermeture supprime pendant un mois, et c’est pourquoi son effet est aussi marqué. Notre page sur la pêche et les collisions dans le golfe de Gascogne détaille cette configuration.

Il faut souligner que la mesure n’a pas réduit la mortalité en rendant les engins plus sélectifs. Elle l’a réduite en séparant les deux. C’est un levier grossier, efficace, et coûteux pour la filière, ce qui explique qu’il ait été imposé par voie contentieuse plutôt que négocié.

Les limites d’un mois de fermeture

Un mois de fermeture ne couvre pas toute la période à risque. Le bilan porte sur quatre mois, du 1er décembre au 31 mars, et il reste 1 900 morts sur l’ensemble de cette fenêtre. La mortalité n’a pas disparu, elle a été fortement réduite là où l’arrêt s’appliquait.

Le seuil de soutenabilité fait par ailleurs débat. Les avis scientifiques européens situent le prélèvement acceptable pour cette population bien en dessous du niveau actuel, ce qui explique que la question ne soit pas close malgré le résultat. Nos pages sur les captures accidentelles et sur la pêche et les collisions dans le golfe de Gascogne détaillent ce cadre.

Les autres leviers, et pourquoi ils n’ont pas suffi

La fermeture n’est pas le premier dispositif essayé. Trois autres ont été déployés ou testés, et méritent d’être distingués.

Les répulsifs acoustiques, appelés pingers, émettent un signal qui éloigne les dauphins des filets. Leur efficacité est établie sur certains engins, mais elle est inégale selon les configurations, et la question de l’accoutumance des animaux au signal se pose sur le long terme. Un dispositif qui fonctionne la première année ne fonctionne pas nécessairement la cinquième.

Les caméras embarquées ne réduisent aucune capture : elles servent à les mesurer. Leur intérêt est de fournir un taux de capture par engin et par sortie, donc un dénominateur, là où le suivi des échouages ne donne qu’un total reconstitué. C’est un instrument d’objectivation du débat, pas de réduction de la mortalité.

Les modifications d’engin, enfin, cherchent à laisser une issue à un animal engagé. Elles progressent, mais aucune n’a démontré à ce jour un effet comparable à celui d’un arrêt temporaire.

Le seuil, et pourquoi le débat n’est pas clos

Une question demeure derrière ces chiffres : combien de dauphins peut-on tuer sans que la population décline. La réponse s’exprime comme une fraction de l’effectif estimé, et suppose donc de connaître cet effectif, ce que fournissent les campagnes d’observation aérienne dont nous avons publié les cartes de distribution.

Les avis scientifiques européens situent ce prélèvement soutenable nettement en dessous du niveau constaté, y compris après la baisse de 60 %. Autrement dit, la fermeture a produit une amélioration considérable sans amener la mortalité sous le seuil visé. C’est la raison pour laquelle le dispositif est reconduit, et pour laquelle la discussion sur son extension continue.

Deux inconnues restent par ailleurs ouvertes. La première est le report d’effort : une flottille immobilisée un mois peut pêcher davantage avant et après, déplaçant une partie du problème plutôt que de le supprimer. La seconde est la part des captures attribuable à des engins ou à des flottilles non couverts par l’arrêt. Le bilan de 2025 ne tranche ni l’une ni l’autre.

Ce que ce résultat démontre au-delà des dauphins

Il y a un enseignement plus général, et il est rare. Une mesure de gestion contestée a été appliquée, puis évaluée sur pièces avec une méthode publique, et le résultat est net. Ce n’est pas si fréquent en politique environnementale, où beaucoup de dispositifs sont reconduits sans que personne ne mesure leur effet.

Ce type d’évaluation suppose un suivi de long terme des échouages, mené sans interruption depuis des décennies. Nos cartes d’observation du golfe de Gascogne donnent le contexte de cette zone.

Sources : rapport de l’observatoire Pelagis publié le 27 novembre 2025, co-signé par Hélène Peltier ; décisions du Conseil d’État et règlement de la Commission européenne encadrant la fermeture ; données du Réseau national échouages.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.