La baleine franche de l’Atlantique Nord repasse au-dessus de 380 individus, troisième année de hausse consécutive

Il est rare de pouvoir écrire cela : la population de baleines franches de l’Atlantique Nord augmente. La dernière estimation la situe autour de 380 individus, une vingtaine de plus qu’en 2020, et il s’agit de la troisième année consécutive de progression. Pour une espèce que l’on annonçait vouée à disparaître, le renversement mérite d’être expliqué, et relativisé.

Une espèce qui n’avait cessé de reculer

La baleine franche de l’Atlantique Nord porte son nom d’une époque où elle était considérée comme la « bonne » baleine à chasser : côtière, lente, et flottant une fois morte. La chasse l’a réduite à quelques dizaines d’individus au début du vingtième siècle. Protégée depuis, elle n’a jamais retrouvé ses effectifs, et sa trajectoire s’était de nouveau inversée à la baisse dans les années 2010.

Deux causes dominent, et toutes deux sont humaines : l’empêtrement dans les engins de pêche, en particulier les cordages verticaux des casiers à homard et à crabe, et les collisions avec les navires.

Comment on compte 380 baleines

Un effectif de cet ordre autorise une méthode impossible ailleurs : le recensement individuel. Chaque baleine franche porte sur la tête des callosités, épaississements cutanés colonisés par de petits crustacés blancs, dont l’agencement est propre à l’individu et stable dans le temps.

Un catalogue photographique alimenté depuis les années 1980 recense ainsi les animaux un par un, avec leur généalogie, leurs cicatrices et leur historique de blessures. L’estimation d’abondance n’est donc pas une extrapolation statistique à partir d’un échantillon, mais un dénombrement corrigé de la probabilité qu’un animal vivant n’ait pas été photographié une année donnée.

Deux conséquences en découlent. D’abord, l’estimation est publiée avec un décalage de plusieurs années : déclarer un animal mort suppose plusieurs saisons sans le revoir. Ensuite, elle s’accompagne d’un intervalle de crédibilité, et un écart d’une vingtaine d’individus entre deux années se lit à l’intérieur de cet intervalle. Nos pages sur les technologies de suivi comparent cette approche aux balises.

Un événement de mortalité toujours ouvert

La nuance qui empêche de crier victoire tient dans un dispositif administratif américain : l’Unusual Mortality Event, déclaré pour cette espèce en 2017 et toujours en cours.

Animaux concernés depuis 2017176
dont morts43
dont gravement blessés41
dont blessés ou malades sans gravité immédiate92
Bilan de l’événement de mortalité inhabituelle déclaré en 2017. Source : NOAA Fisheries.

Rapportés à une population de 380 animaux, ces 176 individus représentent près de la moitié de l’effectif touché, à des degrés divers, en moins de dix ans. Une blessure grave chez une femelle en âge de se reproduire pèse durablement, chez une espèce dont l’intervalle entre deux naissances se compte en années.

Les femelles, goulot d’étranglement de l’espèce

Un effectif global dit peu de chose ici. Ce qui détermine l’avenir de cette population tient à un sous-ensemble beaucoup plus étroit : les femelles en âge de se reproduire, dont le nombre se compte en dizaines.

Trois grandeurs comptent pour elles. L’âge à la première mise bas, qui s’est allongé au fil des décennies. L’intervalle entre deux naissances, historiquement d’environ trois ans, monté ensuite à six ou davantage dans les périodes difficiles. Et la survie du petit pendant sa première année.

Ces trois indicateurs se dégradent quand les femelles sont en mauvais état corporel, ce que provoquent aussi bien un empêtrement chronique qu’une année de nourriture rare. Une population peut donc décliner sans qu’aucun animal ne meure de façon visible : il suffit que les naissances s’espacent. Nos pages sur les démographies et les cycles de vie détaillent ces paramètres.

C’est aussi ce qui explique la prudence des chercheurs devant la hausse actuelle. Les saisons de naissance récentes ont été meilleures que celles, catastrophiques, de la fin des années 2010, mais une bonne série de naissances peut refléter des conditions alimentaires favorables passagères autant qu’un rétablissement de fond. Distinguer les deux demandera plusieurs années supplémentaires.

Pourquoi la hausse reste fragile

Trois années de progression ne font pas une tendance établie, surtout à cette échelle. Une vingtaine d’animaux de plus, c’est l’ordre de grandeur d’une bonne saison de naissances, que quelques collisions peuvent effacer.

Le statut de conservation ne change d’ailleurs pas : l’espèce reste classée en danger critique d’extinction, catégorie que notre page sur les statuts de conservation UICN détaille. Ce qui change, c’est la direction de la courbe.

Pourquoi un empêtrement tue lentement

Il faut ici distinguer deux mécanismes, car ils ne se traitent pas de la même façon.

Une collision avec un grand navire tue souvent sur le coup, ou dans les jours qui suivent. L’événement est ponctuel et, quand la carcasse est retrouvée, la nécropsie le documente.

Un empêtrement agit autrement. Une baleine qui emporte plusieurs dizaines de mètres de cordage nage avec une traînée supplémentaire pendant des mois, parfois des années. Le surcoût énergétique est permanent, et il se paie d’abord sur la reproduction : une femelle en mauvais état ne conçoit pas, ou ne mène pas sa gestation. Le cordage peut par ailleurs entailler progressivement les tissus et provoquer une infection.

C’est pourquoi la ligne « gravement blessés » du bilan compte presque autant que celle des morts. Ces 41 animaux ne figurent pas dans les décès, mais leur contribution démographique est largement compromise. Notre page sur les captures accidentelles détaille ces effets différés.

Le déplacement vers le nord, cause oubliée de la crise

L’événement de mortalité ouvert en 2017 a une origine que l’on résume rarement : les baleines ont changé d’adresse.

Ces animaux se nourrissent de petits copépodes qu’ils filtrent en surface. À partir du milieu des années 2010, le réchauffement du golfe du Maine a modifié la répartition de cette ressource, et les baleines ont massivement fréquenté le golfe du Saint-Laurent, une zone où elles étaient auparavant peu présentes.

Elles y ont trouvé un trafic maritime dense et des pêcheries au casier, sans aucune des mesures de protection accumulées plus au sud pendant trente ans. La mortalité a suivi immédiatement. Le Canada a ensuite mis en place des ralentissements et des fermetures dynamiques, ajustés en fonction des détections d’animaux.

L’épisode illustre un mécanisme que l’on retrouvera ailleurs : une protection calée sur une carte devient inopérante dès que les animaux se déplacent, et le climat les déplace. Nos pages sur le changement climatique et le cadre juridique international abordent ce décalage entre zonage fixe et distribution mobile.

Ce que cela dit des mesures prises

La remontée coïncide avec un ensemble de dispositions appliquées ces dernières années : zones de ralentissement obligatoire pour les navires, fermetures saisonnières de pêcheries, développement d’engins sans cordage vertical. Établir un lien de cause à effet demanderait une analyse dédiée, et personne n’a publié cette démonstration.

Mais la coïncidence est cohérente avec ce que l’on observe ailleurs, notamment dans le golfe de Gascogne où une fermeture saisonnière a réduit de 60 % les captures accidentelles de dauphins. Dans les deux cas, le levier est le même : réduire la rencontre entre l’animal et l’engin. Nos pages sur les démographies des cétacés et le cadre juridique international replacent ces mécanismes.

Sources : NOAA Fisheries, estimations d’abondance et suivi de l’événement de mortalité inhabituelle des baleines franches de l’Atlantique Nord ; réseaux d’échouage partenaires de la côte est des États-Unis.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.