Dans la baie de San Francisco, une technologie inédite vient d’entrer en service pour protéger les baleines grises des collisions avec les navires. Baptisé WhaleSpotter, ce système associe caméras thermiques et intelligence artificielle pour repérer les cétacés de jour comme de nuit, jusqu’à sept kilomètres de distance, et prévenir les bateaux à temps. Une réponse technologique à une crise écologique qui frappe durement l’espèce.
Des baleines grises affamées, percutées par les navires
En 2025, vingt et une baleines grises ont été retrouvées mortes dans la baie de San Francisco et ses environs ; environ 40 % d’entre elles portaient les marques de collisions avec des navires. Le long de toute la côte ouest des États-Unis, des centaines d’individus se sont échoués, beaucoup en état de malnutrition sévère.
Le constat démographique est tout aussi alarmant : la population de baleines grises du Pacifique Nord-Est est passée d’environ 20 500 individus en 2018 à seulement 14 500 en 2023, soit une chute de près d’un tiers en cinq ans. Un déclin que l’on peut remettre en perspective avec nos données démographiques sur les populations de cétacés.
Le changement climatique à la racine du problème
Pourquoi ces baleines s’aventurent-elles dans une baie aussi fréquentée ? La réponse remonte à l’Arctique. En fondant, la banquise prive de lumière les algues qui vivent sous la glace. Or ces algues nourrissent les amphipodes, petits crustacés des sédiments dont la baleine grise se gave durant l’été. Avec l’effondrement de cette ressource, des animaux affamés modifient leur route et s’engouffrent dans la baie de San Francisco en quête de nourriture — droit dans le trafic maritime.
Ce mécanisme illustre concrètement comment le réchauffement bouleverse les chaînes alimentaires et les routes migratoires des cétacés, un phénomène que nous documentons dans notre base sur les impacts du changement climatique.
WhaleSpotter : une caméra thermique entraînée par l’IA
Mise au point sur près de quinze ans par la Woods Hole Oceanographic Institution (WHOI), la technologie repose sur l’imagerie thermique. Une baleine en surface est environ 2 °C plus chaude que l’eau qui l’entoure : son souffle et son dos trahissent une signature de chaleur qu’une caméra infrarouge peut capter en continu, y compris la nuit.
Le système a été entraîné sur des centaines de milliers d’images thermiques pour distinguer une baleine d’un bateau, d’une vague ou d’un oiseau. Lorsqu’une détection est confirmée, il alerte les navires pour qu’ils ralentissent ou modifient leur cap. « Le transport maritime ne va pas disparaître », résume Daniel Zitterbart, physicien à la WHOI et responsable scientifique de WhaleSpotter : l’enjeu est donc de faire cohabiter bateaux et baleines. Cette approche rejoint l’essor des technologies de suivi des cétacés, des drones à l’intelligence artificielle.
Des déploiements concrets dans la baie de San Francisco
Une première caméra a été installée en mai 2026 sur une tour radio d’Angel Island ; une seconde équipe un ferry de passagers qui traverse la baie. D’autres sites sont envisagés, comme le Golden Gate Bridge ou Alcatraz, pour couvrir les points de passage les plus risqués.
Le projet rassemble une large coalition : le Benioff Ocean Science Laboratory de l’université de Californie à Santa Barbara, dirigé par l’écologue Douglas McCauley, les garde-côtes américains, des spécialistes du suivi des baleines et des compagnies de ferry locales. Les collisions avec les navires figurent en effet parmi les premières causes de mortalité des grands cétacés.
Que retenir de cette innovation ?
WhaleSpotter ne réglera pas à lui seul le sort des baleines grises : la cause profonde, le réchauffement de l’Arctique, dépasse de loin la baie de San Francisco. Mais en réduisant les collisions, cette technologie peut faire gagner un temps précieux à une population en fort déclin.
Elle illustre surtout une tendance de fond : la montée en puissance de l’intelligence artificielle et de la télédétection au service de la conservation marine. Un sujet à suivre de près, alors que le risque de collision menace aussi les grands cétacés de Méditerranée, où circulent rorquals communs et cachalots.
Source : d’après « AI and other tech could help save imperiled gray whales », Science News, 2026.
