Les codas des cachalots se comportent comme des voyelles, sans que l’on sache ce qu’elles signifient

Les cachalots communiquent par codas, de courtes séquences rythmiques de clics. Une étude parue le 15 avril 2026 dans Proceedings of the Royal Society B montre que ces codas se répartissent en deux catégories acoustiques qui, non contentes de ressembler à des voyelles humaines, se comportent comme telles sur plusieurs dimensions. Le résultat est fascinant. Le vocabulaire employé demande de la rigueur.

Ce qu’est une voyelle, acoustiquement

Il faut passer par là, sans quoi le reste n’a pas de sens.

Quand un humain parle, ses cordes vocales produisent un son riche que les cavités de la bouche et de la gorge filtrent. Selon la position de la langue et des lèvres, certaines bandes de fréquences sont renforcées : ce sont les formants. La différence entre un « a » et un « i » ne tient pas à la hauteur de la voix, mais à la position de ces formants. Une voyelle est donc définie par une structure de résonance, pas par une note.

Or le cachalot dispose du plus grand organe producteur de son du règne animal, un complexe nasal de plus de cinq tonnes chez un grand mâle, où le son rebondit entre des sacs aériens avant de sortir. Ce trajet crée lui aussi des résonances, donc des formants.

Ce que l’on savait déjà des codas

Ce résultat s’inscrit dans une lignée de travaux qu’il faut rappeler pour en mesurer l’apport.

Les codas sont décrites depuis les années 1970 par leur nombre de clics et leur rythme, notés sous forme de suites, par exemple trois clics réguliers ou une séquence de cinq avec une pause. Ces motifs ne sont pas distribués au hasard : des groupes de cachalots qui partagent le même répertoire forment ce que les chercheurs appellent des clans vocaux, qui peuvent occuper les mêmes eaux sans se mélanger.

Certaines codas semblent en outre porter une fonction d’identité, à l’échelle du clan comme de l’individu. C’est l’un des cas les mieux documentés de transmission culturelle chez un animal marin, que notre page sur la culture des cachalots détaille.

Le suivi de long terme mené à la Dominique, où les mêmes familles sont observées depuis plus de quinze ans, a fourni l’essentiel de ce corpus, et c’est ce même jeu de données qui alimente les analyses récentes.

Ce que l’étude établit

Les auteurs distinguent, sur la base du nombre de formants, deux catégories qu’ils nomment a-codas et i-codas, par analogie avec les voyelles humaines. Leur apport n’est pas cette ressemblance acoustique, déjà décrite, mais la démonstration que ces catégories s’organisent selon des régularités de type linguistique.

Interaction avec la structureles types de codas définis par le nombre de clics et leur rythme interagissent avec la qualité vocalique
Duréeles a-codas sont généralement plus longues que les i-codas
Distributionla durée des i-codas suit une distribution bimodale, c’est-à-dire deux valeurs privilégiées plutôt qu’un continuum
Source : Beguš, Dąbkowski, Sprouse, Gruber et Gero, Proceedings of the Royal Society B, 15 avril 2026.

Ce dernier point est le plus significatif. Une distribution à deux pics indique des catégories discrètes et non un dégradé : le système fonctionne par unités distinctes, ce qui est une propriété des systèmes phonologiques.

Mesurer une résonance dans une suite de clics

Une difficulté technique mérite d’être signalée, car elle explique pourquoi ce résultat arrive maintenant.

Un clic de cachalot est une impulsion très brève et très large en fréquence, à l’opposé d’un son voisé humain qui dure et se répète. Chercher des formants dans une impulsion suppose d’analyser la structure spectrale fine du pulse et de ses répliques internes, produites par les allers-retours du son dans le complexe nasal de l’animal.

Ces répliques ne sont pas un artefact : elles sont la signature de la géométrie de l’organe producteur, et c’est d’ailleurs par leur espacement que l’on estime depuis longtemps la taille d’un cachalot à l’oreille. Le passage de cette information de taille à une information de catégorie sonore est ce que les travaux récents explorent.

La démarche exige de grandes quantités d’enregistrements propres, attribués à des individus connus, et des méthodes d’analyse capables de traiter cette masse. C’est la conjonction des deux qui rend l’étude possible aujourd’hui. Notre sonothèque permet d’entendre ces signaux.

De la phonologie à la signification, le pas qui manque

Il faut le dire nettement, car c’est le point sur lequel la couverture de ces travaux dérape régulièrement. Montrer qu’un système a des propriétés phonologiques ne revient pas à montrer qu’il porte du sens.

La phonologie décrit comment un système sonore s’organise en unités et en contrastes. Elle ne dit rien de ce que ces unités signifient, ni même si elles signifient quelque chose. Un système peut être richement structuré et véhiculer très peu d’information, comme le montre d’ailleurs un autre travail de la même équipe sur les clics lents des mâles, décrits comme un signal de faible entropie.

Les auteurs eux-mêmes emploient « voyelle » comme une analogie technique, encadrée par des critères mesurables. Le mot est justifié dans ce cadre ; il devient trompeur dès qu’on le sort du contexte acoustique. Notre page sur le cerveau et la cognition des cétacés tient cette distinction.

Les limites de l’étude

Trois réserves méritent d’être posées, et les auteurs n’en cachent aucune.

1. Le corpus. L’analyse repose sur des enregistrements provenant d’un nombre restreint de populations, la Caraïbe orientale fournissant l’essentiel du matériel. Rien ne garantit que les mêmes catégories se retrouvent chez des clans du Pacifique ou de l’océan Indien, et la comparaison entre régions reste à faire.

2. La part de l’individu. La structure spectrale d’un clic dépend aussi de la taille de l’animal qui l’émet, donc de son âge et de son sexe. Séparer ce qui relève d’une catégorie sonore choisie de ce qui relève de l’anatomie du locuteur est un problème difficile, et il conditionne l’interprétation.

3. L’absence de test comportemental. Montrer que deux catégories existent dans le signal ne montre pas que les cachalots les distinguent. La démonstration supposerait une expérience de perception, c’est-à-dire observer une réaction différente à deux catégories par ailleurs identiques. Rien de tel n’a été mené, et la difficulté pratique est considérable chez un animal qui plonge à mille mètres.

Ces réserves ne fragilisent pas la mesure, qui porte sur un signal enregistré. Elles délimitent ce que l’on peut en conclure, ce qui est le propre d’un résultat solide sur un sujet où l’enthousiasme dépasse souvent les données.

Pourquoi ce résultat compte quand même

Parce qu’il déplace la question. Pendant longtemps, la communication des cachalots a été décrite par le nombre de clics et leur rythme, ce qui donnait des « types de codas » servant notamment à distinguer les clans culturels. Cette étude ajoute une seconde dimension, spectrale, indépendante de la première.

Un système à deux dimensions combinables offre bien plus de combinaisons qu’un système à une seule. Que les cachalots exploitent ou non cette capacité reste ouvert, mais elle existe, et c’est une condition nécessaire à toute complexité.

Le lien avec l’observation de la naissance filmée à la Dominique est direct : l’équipe y avait relevé des changements de style vocal aux moments clés, incluant des structures vocaliques. Notre page sur l’empreinte acoustique compare les répertoires, et notre sonothèque permet d’écouter des codas.

Source : Beguš G., Dąbkowski M., Sprouse R. L., Gruber D. F. et Gero S., « The phonology of sperm whale coda vowels », Proceedings of the Royal Society B, 15 avril 2026.

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Eric Garletti est l'auteur principal et le photographe de L'info des Cétacés (cetace.info). Passionné de photographie et de mammifères marins, il photographie à tout-va depuis 2002 et rédige l'essentiel des fiches d'espèces, guides d'observation, dossiers sur les échouages et actualités scientifiques du site, avec le souci d'une information fiable, vérifiée et accessible.