Quel est l’impact des câbles sous-marins sur les cétacés ?

⏱ Durée : 6:52 📅 Publié le 2025-08-22 Regarder sur YouTube ↗

Plus de 1,4 million de kilomètres de câbles sous-marins tapissent aujourd’hui le fond des océans. Ils transportent 99 % du trafic internet mondial, ainsi qu’une part croissante de l’électricité produite par les fermes éoliennes offshore et les interconnexions énergétiques internationales. Avec le boom de la fibre optique et de l’éolien marin, le rythme d’installation s’est considérablement accéléré ces dernières années — et ses effets sur les cétacés commencent à inquiéter scientifiques et juges.

La phase d’installation : le bruit massif

C’est probablement la phase la plus délétère. Avant la pose d’un câble, des navires sondent le fond marin avec des sonars de cartographie à haute résolution. Ces sonars actifs émettent des impulsions intenses, atteignant jusqu’à 220 décibels à la source — un niveau comparable à celui des sonars militaires problématiques. Les effets sur les cétacés sont multiples : accident de décompression possible chez les plongeurs profonds (notamment les ziphiidés) surpris par un signal puissant et qui remontent en panique ; perturbation des communications, des chasses, des routes migratoires ; masking acoustique qui couvre les signaux biologiques sur lesquels les cétacés se reposent.

L’enfouissement du câble génère également d’importantes nuisances : machines à excaver le sédiment (jet plough), batteurs de pieux pour les bornes d’ancrage, navires de pose. Le bruit cumulé peut perturber les cétacés sur plusieurs dizaines de kilomètres pendant des semaines.

Le précédent du golfe de Gascogne

En août 2024, un tribunal français a suspendu les travaux d’installation d’un câble électrique dans le golfe de Gascogne à la suite de plaintes d’associations de protection marine. La décision a explicitement reconnu le risque pour 17 espèces de mammifères marins fréquentant la zone — dont le grand cachalot, le ziphius de Cuvier, le rorqual commun et le grand dauphin. C’est un précédent juridique majeur, qui signale une prise de conscience croissante des autorités face à ces impacts.

Plusieurs autres pays ont adopté des protocoles préventifs. La Royaume-Uni impose désormais des marine mammal observers à bord des navires d’installation, capables d’arrêter les travaux si un cétacé est repéré dans une zone d’exclusion acoustique. L’Allemagne et le Danemark utilisent des rideaux de bulles autour des chantiers de battage de pieux : une cortine de bulles d’air qui atténue de 10 à 20 décibels la transmission du bruit dans l’eau.

Les champs électromagnétiques : une menace plus subtile

Une fois le câble installé, le bruit cesse, mais une autre forme de pollution prend le relais : le champ électromagnétique qu’il génère. Les câbles électriques sous-marins transportent des courants alternatifs ou continus qui produisent des champs magnétiques mesurables sur plusieurs dizaines de mètres autour du câble. Les câbles de télécommunications, eux, émettent des champs beaucoup plus faibles.

Or de nombreux cétacés s’orientent — en partie au moins — grâce au champ magnétique terrestre. Plusieurs études ont corrélé les sites d’échouages massifs avec des anomalies du champ magnétique côtier. La présence de câbles puissants pourrait théoriquement perturber cette boussole biologique, surtout dans les zones de passage migratoire. Les preuves directes restent limitées, mais l’hypothèse fait l’objet de recherches actives, notamment dans le cadre des projets éoliens offshore qui multiplient les câbles à haute tension.

Les risques physiques directs

Au-delà du bruit et des champs, les câbles posent un troisième risque : l’enchevêtrement. Bien que rare, des cas de cétacés se prenant dans des câbles ont été documentés, notamment lors de la phase de pose où le câble n’est pas encore enfoui. Les jeunes baleines à fanons en migration, dont le mode de plongée filtreuse les rapproche du fond, sont particulièrement vulnérables.

Les câbles abandonnés sur le fond constituent un autre problème : faute de récupération systématique des câbles obsolètes, le fond océanique accumule un véritable réseau de filets fantômes câblés. Les courants peuvent les soulever, créant des structures dangereuses pour la faune.

Vers des protocoles plus protecteurs

Face à ces enjeux, plusieurs leviers existent. Le choix du tracé est crucial : éviter les sanctuaires marins (comme le sanctuaire Pelagos en Méditerranée), les couloirs migratoires connus, les zones de reproduction. La saisonnalité des travaux permet d’éviter les pics de présence des espèces sensibles. L’atténuation acoustique par rideaux de bulles est aujourd’hui techniquement maîtrisée. Et la surveillance acoustique passive en temps réel — réseaux d’hydrophones qui détectent les vocalisations de cétacés pour arrêter les travaux dès qu’un animal s’approche — devient une pratique de plus en plus standard sur les chantiers responsables.

Le défi des prochaines années sera de concilier le développement nécessaire des infrastructures numériques et énergétiques sous-marines avec la protection d’écosystèmes déjà mis à rude épreuve. Le précédent du golfe de Gascogne montre que la justice peut désormais imposer cette conciliation.


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