Une défense bien plus qu’ornementale
Le narval (Monodon monoceros) est longtemps resté une énigme éthologique. Vivant dans des zones reculées de l’Arctique, ce cétacé doté d’une défense torsadée pouvant atteindre 3 mètres, majoritairement présente chez les mâles, est resté difficile à observer en conditions naturelles. Jusqu’à récemment, sa fonction principale était supposée liée aux rituels d’accouplement et à l’évaluation de la dominance.
Mais grâce à l’usage de drones par des chercheurs du FAU Harbor Branch Oceanographic Institute et du ministère des Pêches et Océans du Canada, en partenariat avec les communautés inuites du Nunavut, de nouveaux comportements ont été documentés : le narval utilise sa défense comme un véritable outil comportemental, aux fonctions multiples, dont l’exploration, la capture de proies et le jeu.
Un arsenal sensoriel et moteur d’une grande précision
Les séquences aériennes recueillies montrent une utilisation fine de la défense dans la manipulation active de poissons, notamment de l’omble chevalier (Salvelinus alpinus). Le narval est capable d’orienter précisément sa défense pour interagir avec sa proie. Il effectue des mouvements rapides et ciblés, avec des ajustements dynamiques en fonction de la trajectoire du poisson.
Le contact bref avec l’extrémité de la défense provoque généralement une réaction chez le poisson. Dans certains cas, la force appliquée semble suffisante pour étourdir ou neutraliser la proie. Ces observations marquent un tournant dans l’interprétation fonctionnelle de cette structure dentaire allongée.
Des comportements sociaux et des apprentissages partagés
Dix-sept types de comportements distincts ont été documentés, dont certains à dimension sociale ou exploratoire. Il ne s’agit pas seulement d’interactions alimentaires. Les chercheurs ont observé des formes probables de jeu exploratoire avec des objets, ce qui constitue une première chez cette espèce.
Certaines séquences suggèrent la possibilité de transmission sociale : un narval pourrait apprendre en observant un congénère, voire enseigner certains comportements. Des différences interindividuelles ont aussi été constatées, laissant supposer l’existence de personnalités distinctes.
Interaction interspécifique : entre compétition et parasitisme alimentaire
L’étude révèle également les premières observations d’interactions tripartites entre narvals, poissons et oiseaux marins. Des goélands bourgmestres (Larus hyperboreus) ont été vus tenter de dérober les proies immobilisées par les narvals, un comportement appelé kleptoparasitisme.
En parallèle, des scènes de compétition entre narvals ont été enregistrées : certains individus bloquent l’accès des autres à une proie, sans pour autant manifester d’agressivité manifeste. Ces scènes pourraient relever à la fois d’un comportement compétitif et d’un système de communication sociale intra-espèce plus subtil qu’on ne le pensait.

Les rituels de « tusking » observés sous un nouveau jour
Le comportement bien connu de « tusking », où plusieurs narvals croisent verticalement leurs défenses hors de l’eau, était jusqu’ici interprété comme un rituel d’évaluation ou de démonstration entre mâles. Ces nouvelles données suggèrent que la défense n’est pas seulement un outil symbolique mais aussi un instrument fonctionnel.
Greg O’Corry-Crowe, auteur principal de l’étude, souligne que les usages identifiés : forage, manipulation, jeu redéfinissent le rôle de cet organe emblématique dans l’écologie comportementale du narval.
Observer sans déranger : la révolution des drones éthologiques
La méthodologie employée – des observations aériennes continues depuis un camp scientifique isolé – illustre la puissance des outils non-invasifs pour l’éthologie des espèces arctiques. Les drones permettent une vue synoptique et en temps réel de comportements qui seraient autrement inaccessibles.
Cortney Watt, co-autrice et chercheuse à Pêches et Océans Canada, insiste sur la nouveauté de ces données : après plus d’une décennie d’étude du narval, c’est la première fois que ces usages comportementaux de la défense sont documentés in situ.
Un contexte écologique en mutation rapide
Ces travaux s’inscrivent dans une dynamique de compréhension de l’impact des transformations arctiques sur les espèces emblématiques. Les changements climatiques altèrent la disponibilité des proies, les configurations de la banquise et les interactions interspécifiques. Les narvals, espèce grégaire et localement endémique, pourraient voir leur comportement adaptatif influencé par la plasticité sociale.
L’étude souligne l’importance de poursuivre ces observations pour anticiper les effets des pressions anthropiques et environnementales sur les comportements émergents de la mégafaune arctique.
Source de l’article : http://dx.doi.org/10.3389/fmars.2025.1518605
Credit photo : O’Corry-Crowe, FAU/Watt, DFO

