Le 15 mars 2000, sur les côtes des Bahamas, dix-sept cétacés s’échouent en quelques heures. Quatorze sont des baleines à bec — espèces si discrètes qu’on ne les observe presque jamais. Les autopsies pratiquées dans les jours suivants par Ken Balcomb et Diane Claridge révèlent des lésions étranges : hémorragies dans l’oreille interne, hémorragies cérébrales, lésions des sinus paranasaux. Rien de cohérent avec une cause naturelle. Au même moment, à quelques milles de là, la marine américaine et l’OTAN conduisent un exercice naval majeur. Pendant seize heures, des sonars à moyenne fréquence balayent les eaux à pleine puissance. C’est la première fois que la communauté scientifique va relier explicitement, et publiquement, ces deux événements. Ce sera aussi le début d’un long combat juridique et scientifique qui aboutira, deux décennies plus tard, à une certitude désormais établie : oui, certains sonars militaires tuent des cétacés.
Réponse courte: oui, sans ambiguïté. Les sonars militaires à moyenne fréquence (Mid-Frequency Active Sonar, ou MFAS), fonctionnant entre 1 et 10 kHz à des intensités supérieures à 200 dB re 1 µPa, provoquent des échouages mortels chez certaines espèces, en particulier les ziphiidés (baleines à bec). Les autopsies révèlent des lésions caractéristiques d’un syndrome décompressif induit par une fuite paniquée vers la surface.
Avant les Bahamas en 2000, plusieurs incidents avaient déjà été suspectés sans qu’on dispose des preuves matérielles nécessaires. En 1996, douze baleines à bec de Cuvier s’échouent dans le golfe de Kyparissi en Grèce — coïncidence troublante, l’OTAN y mène à ce moment des tests d’un sonar expérimental basse fréquence. En 1998, la même année où la marine américaine déploie son nouveau système SURTASS-LFA, plusieurs petits événements d’échouage sont signalés sans qu’aucun lien causal ne puisse être démontré faute d’accès aux animaux frais.
L’événement des Bahamas change la donne parce que Balcomb et Claridge — installés sur place pour leurs propres recherches — accèdent aux cadavres dans les heures qui suivent. Ils congèlent les tissus, alertent la communauté internationale, et permettent aux pathologistes de pratiquer des autopsies détaillées. Leurs conclusions, publiées en 2001, sont sans appel : les lésions ne ressemblent à aucun autre cas d’échouage naturel connu. Elles évoquent un traumatisme acoustique aigu suivi d’une remontée trop rapide.
Le 24 septembre 2002, l’histoire se répète aux Canaries. Quatorze ziphiidés de Cuvier s’échouent en quelques heures près des îles de Fuerteventura et Lanzarote pendant l’exercice « Neo-Tapon » de l’OTAN. Cette fois, c’est l’équipe vétérinaire d’Antonio Fernández, à l’université de Las Palmas, qui prend l’enquête en charge. Leur publication dans Veterinary Pathology en 2005 est devenue la référence du domaine. Elle décrit pour la première fois en détail un syndrome d’embolie gazeuse et graisseuse — équivalent biologique de l’accident de décompression chez le plongeur humain — chez les baleines à bec.
Pour comprendre pourquoi ces animaux meurent, il faut d’abord comprendre leur mode de vie. Les baleines à bec — ziphius de Cuvier, mésoplodons divers, hyperoodon — sont des champions de la plongée profonde. Le ziphius de Cuvier détient même le record absolu de profondeur (2 992 m) et d’apnée (222 minutes, voir notre page des records). Pour atteindre ces performances, ils ont développé une physiologie de plongée extrêmement raffinée : leurs cycles respiratoires en surface sont précis, leurs profils de plongée codifiés, leurs paliers de remontée respectés.
Cette spécialisation extrême les rend paradoxalement vulnérables à toute perturbation. Si un ziphius en plongée à 1 500 mètres entend brutalement un signal MFAS à 200 dB, équivalent acoustique d’une explosion à très courte distance, il peut être pris d’une panique qui court-circuite ses mécanismes de régulation. Il remonte alors trop vite, parfois en moins de quelques minutes au lieu de l’heure habituelle. La pression chute brutalement. L’azote dissous dans ses tissus — comme chez le plongeur humain qui remonte trop vite — forme des bulles dans le sang et les organes. Embolies multiples. Hémorragies internes. Lésions cérébrales. L’animal, désorienté et blessé, se dirige vers le rivage, où il s’échoue.
Les autopsies confirment ce scénario. Les ziphiidés échoués près des Canaries en 2002 présentaient des bulles gazeuses dans les veines hépatiques, les reins, le foie, et même la moelle osseuse. Aucun cas naturel n’avait jamais montré ce tableau. Le diagnostic n’a plus laissé de place au doute.
Les ziphiidés sont de loin les plus touchés, sans qu’on sache encore parfaitement pourquoi : peut-être à cause de leur profil de plongée particulièrement extrême, peut-être à cause d’une oreille interne plus sensible à ces fréquences. Les cachalots sont également perturbés mais semblent moins fragilisés, peut-être grâce à leur plus grande masse et à une physiologie de plongée plus robuste. Les dauphins et autres petits odontocètes manifestent des réactions de fuite, mais pas d’échouages mortels en série.
Les mysticètes (baleines à fanons), eux, ne semblent pas affectés par les sonars MFAS — ces sonars opèrent dans une bande de fréquence que les mysticètes utilisent peu. En revanche, les sonars basses fréquences (comme le SURTASS-LFA) à 100-1000 Hz pourraient les affecter, dans la bande de leurs propres chants. Les études sur ce point sont moins concluantes.
Aux États-Unis, l’organisation Natural Resources Defense Council (NRDC) a porté plainte contre la marine américaine à plusieurs reprises, sur la base du Marine Mammal Protection Act. En 2008, la Cour suprême des États-Unis a tranché en faveur de la marine sur un point spécifique (les exercices au large de la Californie pouvaient continuer en raison de l’urgence stratégique), mais a confirmé que la marine devait évaluer l’impact environnemental de ses sonars et appliquer des mesures de mitigation.
L’Espagne a pris une mesure plus radicale en 2004 : interdiction des exercices de sonar MFAS dans une zone de quatre-vingts milles autour des Canaries. Depuis, aucun échouage massif n’y a été observé. C’est la preuve indirecte la plus convaincante de la causalité.
Aujourd’hui, l’OTAN a institué des protocoles d’observation avant exercice (avec marine mammal observers à bord), des restrictions saisonnières dans certaines zones, et un système d’arrêt progressif (« ramp-up ») qui permet aux cétacés présents de fuir avant que le signal n’atteigne sa pleine puissance. Ces mesures sont jugées insuffisantes par plusieurs ONG, mais elles ont sans doute évité des incidents.
