Les cétacés (dauphins, baleines) ont ils été utilisés par les militaires ? Et aujourd’hui ?

⏱ Durée : 9:02 📅 Publié le 2025-08-29 Regarder sur YouTube ↗

L’utilisation militaire des cétacés est une page peu connue de l’histoire de la Guerre froide, et elle continue aujourd’hui sous des formes parfois inattendues. Depuis plus de soixante ans, plusieurs grandes puissances entraînent dauphins, bélugas et autres mammifères marins à des missions opérationnelles — détection de mines, patrouille de bases sous-marines, récupération d’objets en profondeur. Cette pratique soulève d’importantes questions éthiques, écologiques et géopolitiques.

Les origines américaines : le NMMP

Tout commence aux États-Unis dans les années 1960, au cœur de la confrontation Est-Ouest. La marine américaine lance le Navy Marine Mammal Program (NMMP), initialement orienté vers la recherche fondamentale. L’idée de départ est scientifique : étudier l’hydrodynamique des dauphins pour améliorer la conception des torpilles. Mais rapidement, les chercheurs s’aperçoivent que ces animaux possèdent des capacités cognitives et physiques qui dépassent largement le champ technique original. Le programme bascule alors vers des applications opérationnelles.

L’un des cas les plus emblématiques est celui de Tuffy, un grand dauphin qui, en 1965, participe au projet Sealab II. Sa mission : faire la navette entre la surface et une base sous-marine habitée à soixante mètres de profondeur, transportant outils, courrier et messages aux aquanautes confinés en dessous. En 1967, le programme passe au statut classifié, soumis au secret défense, et les détails de ses missions deviennent largement inaccessibles au public.

La réplique soviétique

Voyant le potentiel exploité par les Américains, l’Union soviétique met sur pied son propre programme. Le centre névralgique est installé à Sébastopol, en Crimée, où les eaux de la mer Noire offrent un terrain d’entraînement protégé. Les missions soviétiques s’orientent davantage vers des applications offensives : pose de mines sur des navires ennemis, détection de torpilles approchantes, sabotage sous-marin.

L’histoire prend un tour rocambolesque après la chute de l’URSS : l’unité de Sébastopol passe sous contrôle ukrainien dans les années 1990, puis revient à la Russie après l’annexion de la Crimée en 2014. En 2022, des images satellites ont montré ce qui ressemble à des enclos d’entraînement pour dauphins militaires à l’entrée du port de Sébastopol — vraisemblablement destinés à protéger la base russe contre les nageurs ennemis.

Les missions opérationnelles concrètes

Les missions confiées aux mammifères marins militaires se répartissent en quelques grandes catégories. La détection de mines sous-marines est la plus documentée : les dauphins entraînés peuvent localiser des engins explosifs enfouis dans le sédiment grâce à leur écholocation, signalant ensuite leur position à un plongeur humain. Cette capacité a été utilisée lors de la guerre du Vietnam et plus récemment dans le golfe Persique pendant la guerre d’Irak (2003).

La protection des bases navales contre les nageurs ennemis (plongeurs de combat, saboteurs) est une autre application courante. Les dauphins entraînés détectent rapidement la présence d’un intrus et le signalent à l’opérateur, ou — dans certaines versions des missions — viennent eux-mêmes pousser le plongeur vers la surface. La récupération d’objets en profondeur, des torpilles d’exercice aux pièces d’équipement perdues, fait également partie du répertoire.

Le cas mystérieux d’Hvaldimir

En avril 2019, des pêcheurs norvégiens découvrent un béluga particulièrement docile, équipé d’un harnais portant l’inscription « Equipment of St Petersburg ». Surnommé Hvaldimir (jeu de mots entre hval, baleine en norvégien, et Vladimir), il devient une célébrité mondiale. L’hypothèse la plus largement avancée par les médias et certains experts militaires est qu’il s’agirait d’un béluga « déserteur » du programme militaire russe — sans confirmation officielle, ni Moscou ni Oslo ne s’étant exprimés sur le sujet. Hvaldimir a été retrouvé mort en septembre 2024 dans des circonstances qui ont fait l’objet de plusieurs enquêtes.

Les controverses éthiques

L’utilisation militaire des cétacés soulève d’importants débats. Les organisations de protection animale dénoncent une exploitation d’animaux sensibles dans des contextes potentiellement dangereux. Les arguments éthiques sont d’autant plus forts que les cétacés démontrent des capacités cognitives élevées, voire une forme de conscience de soi (test du miroir réussi par les grands dauphins). Du côté des marines, l’argument est que les programmes garantissent un haut niveau de soins vétérinaires et que les missions sont moins risquées qu’elles n’en ont l’air. Les États-Unis ont progressivement déclassifié leur programme depuis les années 2000 et explorent les remplacements par des drones sous-marins autonomes — sans pour autant abandonner totalement leurs équipes de dauphins, encore considérés comme insurpassables sur certains types de missions.


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