La science des cétacés est l’œuvre patiente de quelques dizaines de chercheurs qui ont consacré leur vie à comprendre ces animaux à la fois familiers et inaccessibles. Voici les portraits des figures majeures qui ont façonné la cétologie contemporaine — leurs découvertes, leurs ouvrages, et l’héritage qu’ils laissent à la conservation.
Cette page ne prétend pas à l’exhaustivité. Elle rassemble une douzaine de personnalités dont les travaux sont régulièrement cités sur ce site. Les chercheurs sont présentés par ordre approximatif d’entrée dans le domaine.
Biologiste américain et fondateur d’Ocean Alliance, Roger Payne est l’homme qui a fait « chanter les baleines » au monde. En 1967, équipé d’hydrophones aux Bermudes, il documente avec Scott McVay les structures musicales complexes des chants de baleines à bosse. En 1970, il publie le disque Songs of the Humpback Whale (CRM Records, distribué ensuite par Capitol) — succès commercial mondial avec plusieurs millions d’exemplaires vendus. Ce disque est largement crédité d’avoir alimenté le mouvement Save the Whales qui aboutira au moratoire de 1986 sur la chasse commerciale. Payne a poursuivi toute sa vie la recherche sur la culture acoustique des cétacés, notamment chez les baleines australes en Patagonie. Son livre Among Whales (1995) reste une référence accessible.
Acousticien marin américain, longtemps en poste au laboratoire de Kaneohe à Hawaï pour la marine américaine, Whitlow Au est l’auteur de The Sonar of Dolphins (Springer-Verlag, 1993) — la référence absolue sur l’écholocation des odontocètes. Ses expériences menées sur des grands dauphins en captivité ont quantifié des capacités stupéfiantes : distinction de billes d’acier de 1 mm de différence à plusieurs mètres, identification du matériau d’une cible (cuivre, laiton, acier) par son seul écho, intermodalité sensorielle entre vision et écholocation. Sa méthodologie rigoureuse et ses publications ont posé les bases d’un demi-siècle de bioacoustique.
Biologiste britanno-canadien, professeur à l’université Dalhousie (Halifax, Canada), Hal Whitehead est la référence mondiale sur le grand cachalot. Ses recherches longue durée — plus de quarante ans d’observation dans les océans Atlantique, Pacifique et Indien — ont révélé l’organisation sociale étonnante de l’espèce : unités matrilinéaires, groupes, clans culturels partageant des dialectes de codas. Son ouvrage Sperm Whales: Social Evolution in the Ocean (2003) reste la monographie de référence. Avec Luke Rendell, il a publié en 2015 The Cultural Lives of Whales and Dolphins, synthèse définitive sur la culture chez les cétacés. Whitehead est aussi l’un des pères du Cetacean Translation Initiative (CETI) qui décode aujourd’hui les codas par intelligence artificielle.
Psychologue cognitive et bioacousticienne américaine, professeure au Hunter College de New York, Diana Reiss a publié en 2001 dans PNAS, avec Lori Marino, la démonstration que les grands dauphins réussissent le test du miroir — critère cognitif élevé jusqu’alors documenté uniquement chez les grands singes, les éléphants et les pies. Ses recherches sur la communication acoustique des dauphins et sa militance contre la captivité (elle co-signe un manifeste pour la « declaration of cetacean rights ») ont largement contribué à transformer la perception publique des cétacés. Son livre The Dolphin in the Mirror (2011) raconte ce parcours.
Comportementaliste américaine, professeure à Georgetown University, Janet Mann conduit depuis le milieu des années 1980 le Shark Bay Dolphin Research Project en Australie occidentale — l’une des études longue durée les plus complètes sur une population de grands dauphins sauvages. Elle est celle qui a documenté en profondeur le sponging, technique d’utilisation d’éponges marines comme outil de chasse, transmise matrilinéairement. Ses travaux ont apporté des preuves décisives de la culture animale chez les dauphins. Co-éditrice de Cetacean Societies (2000), elle reste l’une des autorités mondiales sur le comportement social des delphinidés.
Fondateur du Center for Whale Research dans l’État de Washington en 1976, Ken Balcomb est l’auteur du recensement annuel le plus continu au monde sur une population de cétacés : les orques résidentes du Sud (Salish Sea), suivies individu par individu depuis bientôt cinquante ans. Mais c’est aussi lui, en 2000, qui documente en direct l’échouage massif de baleines à bec aux Bahamas consécutif à un exercice de sonar de l’OTAN — événement fondateur dans la prise de conscience des effets des sonars militaires sur les cétacés. Son témoignage et ses autopsies, transmis aux pathologistes, ont déclenché la cascade de recherches qui a finalement abouti à des protocoles internationaux d’atténuation.
Vétérinaire et pathologiste espagnol, professeur à l’Universidad de Las Palmas de Gran Canaria, Antonio Fernández est l’expert mondial des autopsies de baleines à bec échouées. C’est son équipe qui, après l’échouage massif des Canaries en 2002, a publié dans Veterinary Pathology (2005) la description du syndrome d’embolie gazeuse et graisseuse chez les ziphiidés exposés aux sonars MFAS — équivalent biologique de l’accident de décompression du plongeur. Ces résultats ont permis l’interdiction des sonars autour des Canaries en 2004, mesure qui a effectivement supprimé les échouages massifs dans la zone.
Paléontologue américain, professeur à l’université du Michigan, Philip Gingerich a découvert et décrit en 1981 Pakicetus inachus, le premier ancêtre clairement identifié des cétacés, à partir d’un crâne fragmentaire trouvé dans la formation de Kuldana au Pakistan. La signature diagnostique — la structure de l’oreille interne déjà « cétacéenne » — a permis de relier ce mammifère terrestre à quatre pattes aux baleines modernes. Son travail a fondamentalement transformé notre compréhension de l’évolution des cétacés, prouvant qu’ils descendaient de mammifères terrestres et non de reptiles marins comme on l’avait longtemps cru. Il a poursuivi pendant des décennies l’exploration paléontologique du Pakistan et de l’Égypte, dévoilant la séquence évolutive complète.
Paléontologue américano-néerlandais, professeur à la Northeast Ohio Medical University, Hans Thewissen a découvert et décrit en 2007 dans Nature le fossile décisif d’Indohyus, petit mammifère semi-aquatique de 48 millions d’années qui a définitivement placé les cétacés au sein des artiodactyles. C’est aussi lui qui a publié les fossiles les plus complets d’Ambulocetus, le « cétacé qui marche ». Son livre The Emergence of Whales (1998) reste la référence sur la transition évolutive. Il a également mené des études anatomiques détaillées sur les vestiges des membres postérieurs chez les cétacés modernes — un travail d’orfèvre paléontologique.
Biologiste allemand-britannique, professeur à l’université de St Andrews (Écosse), Vincent Janik est la référence sur les signatures sifflées des grands dauphins. Ses travaux ont démontré, notamment dans une publication de 2013 dans PNAS avec Stephanie King, que les dauphins peuvent utiliser la signature d’un autre individu pour l’appeler nommément — l’équivalent acoustique le plus proche du prénom humain documenté dans le règne animal. Janik a aussi conduit des recherches majeures sur l’apprentissage vocal des cétacés, capacité rare chez les mammifères non humains.
Biologiste marin américain, longtemps en poste à la NOAA, Robert Pitman a identifié et caractérisé les différents écotypes d’orques antarctiques (types A, B grand, B « pack ice », C, D). Avec John Durban, il a publié en 2012 l’étude de référence sur le wave washing, technique extraordinaire par laquelle plusieurs orques coordonnent une vague pour faire glisser un phoque de Weddell d’une plaque de glace. Pitman a également documenté l’« hypothèse de la mue » comme moteur potentiel des migrations des grandes baleines vers les eaux tropicales — publication marquante de 2020.
Océanographe américaine, plus connue sous le surnom de « Her Deepness », Sylvia Earle est la grande figure publique de la conservation marine. Ancienne directrice scientifique de la NOAA, fondatrice de Mission Blue, elle a établi en 1979 un record d’immersion en scaphandre atmosphérique articulé (JIM suit), marchant librement à 381 m de profondeur au large d’O’ahu (Hawaï) — un record qui tient toujours pour ce type d’équipement. Au-delà des cétacés stricto sensu, son influence sur la création de sanctuaires marins, sur la politique américaine et sur l’éducation du public est immense. Le documentaire Mission Blue (2014) raconte son combat.
Ingénieur et bioacousticien américain, en poste au Woods Hole Oceanographic Institution puis à l’université de St Andrews, Mark Johnson est l’inventeur du DTAG (Digital Acoustic Recording Tag) — capteur miniaturisé fixé temporairement par ventouse sur les cétacés. Ce dispositif enregistre simultanément les sons émis et reçus, la profondeur, l’accélération et l’orientation. Le DTAG a révolutionné l’étude du comportement de plongée et de la chasse chez les cétacés. C’est notamment grâce à lui qu’on peut désormais « écouter » une chasse de cachalot à 1 500 m, ou suivre les profils d’apnée des ziphiidés.
