Les cétacés peuvent-ils devenir sourds ?

⏱ Durée : 6:50 📅 Publié le 2025-08-03 Regarder sur YouTube ↗

Pour un mammifère terrestre, perdre l’audition signifie simplement vivre avec un sens en moins. Pour un cétacé, c’est potentiellement une condamnation à mort. L’audition est leur sens principal — bien plus important que la vue dans un océan où la visibilité est limitée à quelques dizaines de mètres dans le meilleur des cas. La surdité touche-t-elle vraiment les cétacés ? La réponse est oui, et de plus en plus, en grande partie à cause de l’activité humaine.

Le son, sens fondamental des cétacés

Dans l’océan, le son se propage cinq fois plus vite et bien plus loin que dans l’air. La lumière, à l’inverse, est rapidement absorbée — au-delà de 200 mètres de profondeur, c’est l’obscurité totale. Pour les cétacés, l’audition est donc le sens dominant. Ils l’utilisent pour à peu près tout : communiquer entre congénères sur des distances pouvant atteindre des centaines, voire des milliers de kilomètres pour les grandes baleines ; s’orienter en haute mer ; chasser via l’écholocation pour les odontocètes ; détecter les prédateurs ; maintenir la cohésion sociale dans les groupes.

Devenir sourd pour un cétacé, c’est donc bien plus qu’une simple perte sensorielle : c’est perdre la capacité de chasser, de naviguer, de communiquer, et — pour un animal vivant en société — de rester intégré au groupe. C’est une menace directe pour la survie.

Les causes naturelles : vieillissement et maladies

Comme chez les mammifères terrestres, les cétacés peuvent perdre une partie de leur audition avec l’âge. Les cellules ciliées de l’oreille interne, responsables de la transduction du signal acoustique en impulsion nerveuse, s’usent et meurent progressivement. Cette presbyacousie cétacéenne a été documentée chez plusieurs espèces longévives comme les orques et les cachalots.

Les infections parasitaires, notamment par des nématodes du genre Crassicauda qui peuvent s’installer dans les sinus crâniens, peuvent également affecter l’audition. Certaines maladies bactériennes ou virales peuvent endommager l’appareil auditif. Des malformations congénitales ont aussi été identifiées chez quelques individus échoués.

Mais ces causes naturelles sont aujourd’hui largement éclipsées par une menace bien plus massive : le bruit anthropique.

Le bruit chronique du trafic maritime

Le bruit anthropique se présente sous deux formes principales. La première est le bruit chronique du trafic maritime mondial. Les moteurs des cargos, pétroliers, ferries et navires de croisière produisent un grondement basse fréquence continu qui sature les eaux dans toutes les zones de trafic dense. Dans les rails de navigation européens, le niveau de bruit ambiant a au moins doublé tous les dix ans depuis 1960.

Pour les cétacés, ce bruit a un effet de masquage: il couvre les sons biologiques sur lesquels ils se reposent. Une baleine franche de l’Atlantique Nord, dont l’upcall portait sur 10 km dans l’océan préindustriel, ne se fait plus entendre qu’à 1-2 km dans la baie de Fundy aujourd’hui. À long terme, ce bruit chronique cause un stress permanent dont on commence à mesurer les effets — hormones de stress élevées, baisse de fertilité, fatigue acoustique.

Les bruits aigus : sonars, sismique, battage de pieux

La deuxième forme de menace est plus brutale : les bruits intenses ponctuels. Les sonars militaires à moyenne fréquence (MFAS) peuvent dépasser 230 décibels source — un niveau capable de provoquer des lésions auditives directes, voire des hémorragies internes chez les animaux exposés à proximité. Les prospections sismiques pour l’exploration pétrolière, qui utilisent des canons à air produisant des chocs de 250 dB pic, causent des effets comparables. Le battage de pieux pour les éoliennes offshore et autres infrastructures sous-marines génère également des chocs acoustiques violents.

Les conséquences peuvent être dévastatrices. À courte distance, une exposition à un sonar puissant peut provoquer un déplacement permanent du seuil auditif (PTS) — une surdité partielle irréversible. À plus grande distance, on observe un déplacement temporaire du seuil auditif (TTS), qui peut durer de quelques heures à plusieurs jours. Plusieurs cétacés échoués vivants ont présenté à l’autopsie des lésions auditives caractéristiques d’une exposition récente à un bruit intense.

Les conséquences en cascade

Un cétacé partiellement sourd ne peut plus chasser efficacement par écholocation, ce qui le condamne à la malnutrition. Il ne peut plus localiser ses congénères, ce qui le sépare progressivement du groupe et lui fait perdre les avantages de la coopération sociale. Il ne perçoit plus les prédateurs et devient vulnérable. Il manque les opportunités reproductives. Pour une espèce sociale et intelligente comme l’orque ou le cachalot, c’est une condamnation lente.

L’oreille interne d’un cétacé n’est pas seulement un organe sensible : c’est sa fenêtre essentielle sur le monde. Protéger l’audition des cétacés, c’est protéger leur capacité même à exister dans leur environnement. C’est pourquoi la réglementation du bruit océanique devient l’un des grands enjeux de la conservation marine au XXIe siècle — au même titre que la lutte contre la pollution chimique ou la surpêche.


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