Que mangent les cachalots et comment le sait-on ?

⏱ Durée : 7:20 📅 Publié le 2025-08-19 Regarder sur YouTube ↗

Le grand cachalot (Physeter macrocephalus) est l’un des prédateurs les plus puissants de la planète. Sommet de la chaîne alimentaire des abysses, il consomme près d’une tonne de nourriture par jour — soit l’équivalent en masse d’une voiture moyenne. Son régime, longtemps mystérieux faute d’observation directe à grande profondeur, est aujourd’hui bien documenté grâce à plusieurs sources convergentes : analyses des contenus stomacaux, isotopes des tissus, biomarqueurs et plus récemment, balises acoustiques attachées aux animaux.

Un régime presque exclusivement composé de céphalopodes

Le grand cachalot est qualifié de teutophage, terme dérivé du grec teuthis (calmar). Les céphalopodes — calmars principalement, pieuvres dans une moindre mesure — représentent plus de 80 % de son alimentation. C’est une spécialisation alimentaire remarquable pour un prédateur de cette taille, et elle a profondément façonné son anatomie : tête énorme remplie de structures acoustiques pour chasser dans l’obscurité, capacité de plongée extrême, dents principalement utilisées pour la préhension.

L’essentiel des proies sont des calmars de taille moyenne, généralement entre quelques centaines de grammes et quelques kilos, appartenant à des familles peu connues du grand public : Octopoteuthidae, Histioteuthidae, Onychoteuthidae, Architeuthidae… Ces calmars vivent dans les couches mésopélagiques et bathypélagiques, entre 300 et 1 500 mètres de profondeur, où le cachalot descend chaque jour les chasser.

Le mythe des calmars géants : vrai ou pas ?

Les récits de combats entre cachalots et calmars géants ont alimenté la mythologie marine depuis le XIXe siècle. Sont-ils fondés ? Oui — mais ils ne représentent pas l’essentiel du régime. Les cachalots consomment occasionnellement deux espèces remarquables. Le calmar géant (Architeuthis dux), qui peut atteindre 13 mètres tentacules déployés et environ 275 kg. Et le calmar colossal antarctique (Mesonychoteuthis hamiltoni), encore plus massif, jusqu’à 14 mètres et plus de 500 kg.

Les preuves : les fameuses cicatrices circulaires sur la peau des cachalots, marques caractéristiques des ventouses crochetées de ces calmars géants, ainsi que les becs chitineux indigérables retrouvés dans les estomacs. Mais ces proies exceptionnelles restent rares dans le régime — le cachalot consacre l’essentiel de son temps à chasser des calmars beaucoup plus modestes.

Le menu des grands mâles solitaires

Les grands mâles adultes, qui se déplacent solitairement vers les hautes latitudes (mer de Norvège, Alaska, Antarctique), montrent un régime plus diversifié que celui des femelles et des jeunes. On y trouve davantage de poissons: thon, morue, lottes des grands fonds, raies, barracudas. Plus surprenant, ces grands mâles s’attaquent parfois à des requins de plusieurs espèces : requin-dormeur, requin-pèlerin, requin bleu, voire requin-grande-gueule pour les plus voraces.

Plus rarement, des restes de crustacés et même de petits mammifères marins ont été retrouvés. Cette flexibilité alimentaire des mâles s’explique probablement par leur taille et leur force supérieures, qui leur permettent de capturer des proies plus diverses, et par les conditions des eaux froides qu’ils fréquentent où les céphalopodes peuvent être moins abondants à certaines saisons.

Comment savons-nous tout cela ?

L’enquête sur le régime alimentaire des cachalots repose sur quatre méthodes complémentaires. La plus ancienne est l’analyse des contenus stomacaux d’animaux échoués ou (historiquement) chassés. Le cachalot ne digère pas les becs chitineux des calmars : ces becs s’accumulent dans son rumen pendant des semaines. En les comptant et en les identifiant, on reconstitue le régime des dernières semaines de l’animal. Un seul estomac peut contenir plusieurs centaines de becs.

La deuxième méthode est l’analyse isotopique des tissus (peau, blubber, dents). Les rapports isotopiques de carbone et d’azote varient selon les proies consommées et leur niveau trophique. Ces analyses fournissent une signature alimentaire moyenne sur plusieurs mois, voire plusieurs années pour les dents.

Plus récemment, les balises DTAG ont révolutionné le domaine. Ces capteurs miniaturisés, fixés temporairement sur l’animal par ventouse, enregistrent en continu les sons émis et reçus, la profondeur, l’accélération. On peut littéralement « écouter » une chasse : les clics d’écholocation passent en buzz rapide quand l’animal s’approche d’une proie, puis on entend le bruit caractéristique de la capture. Mark Johnson et son équipe à Woods Hole ont ainsi documenté en détail des dizaines de séquences de chasse réelles.

Enfin, l’ADN environnemental (eDNA) et l’analyse des excréments — quand on les trouve flottant en surface — permettent d’identifier précisément les espèces consommées par séquençage génétique. Combinées, ces approches dressent aujourd’hui un portrait extrêmement détaillé d’un régime qui était encore largement spéculatif il y a trente ans.


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