Oui — et même bien au-delà des « centaines de kilomètres ». Les sons les plus graves émis par certaines grandes baleines peuvent traverser des bassins océaniques entiers, jusqu’à plusieurs milliers de kilomètres dans les conditions favorables. Cette capacité, longtemps soupçonnée par les biologistes marins, a été confirmée pendant la Guerre froide grâce à un réseau d’hydrophones militaires devenu, après déclassification, l’outil le plus puissant de la bioacoustique moderne.
Pour comprendre cette diversité acoustique, il faut distinguer trois grandes catégories chez les cétacés. La première est celle des baleines à fanons (mysticètes): baleine bleue, rorqual commun, baleine à bosse, baleine grise. Elles utilisent des basses fréquences, des sons très graves — parfois en dessous du seuil de l’audition humaine (20 Hz). Ces infrasons ont la propriété physique de se propager extraordinairement loin dans l’eau.
La deuxième catégorie regroupe la plupart des cétacés à dents (odontocètes): dauphins, cachalots, orques, etc. Ils utilisent des hautes fréquences, principalement pour l’écholocation. Ces fréquences offrent une bonne résolution spatiale (utile pour localiser une proie) mais portent beaucoup moins loin.
La troisième catégorie est celle des petits odontocètes spécialisés — marsouins, dauphins d’eau douce — qui utilisent des fréquences ultra-élevées, jusqu’à plus de 150 kHz. Le marsouin commun, par exemple, émet ses clics à 130 kHz, totalement inaudibles à l’oreille humaine sans ralentissement extrême de l’enregistrement.
La propagation du son dans l’eau dépend principalement de la fréquence. À haute fréquence, l’absorption par les molécules d’eau est forte : le son perd rapidement de son intensité, ne portant que quelques kilomètres au mieux. À basse fréquence, l’absorption est presque négligeable : le son peut théoriquement voyager des milliers de kilomètres avant de s’éteindre.
Mais l’absorption n’est qu’une partie de l’histoire. La vitesse du son varie aussi avec la profondeur, en fonction de la température et de la pression. Cette variation crée des couches dans lesquelles le son est piégé par réfraction, comme la lumière dans une fibre optique. C’est ce qu’on appelle un guide d’onde acoustique.
Le plus important de ces guides d’onde est le canal SOFAR (SOund Fixing And Ranging). C’est une couche océanique située entre 600 et 1 200 mètres de profondeur, où la vitesse du son atteint son minimum local. Les sons émis dans cette couche sont déviés par réfraction vers son centre, restant piégés horizontalement et se propageant sur des distances considérables avec une atténuation minimale.
Découvert par les océanographes militaires pendant la Seconde Guerre mondiale, le canal SOFAR a été utilisé pour localiser les sous-marins ennemis et les épaves. Pendant la Guerre froide, la marine américaine a installé le réseau SOSUS (Sound Surveillance System) — un maillage d’hydrophones placés dans le canal SOFAR à travers les océans, conçus pour traquer les sous-marins soviétiques.
La baleine bleue (Balaenoptera musculus) produit les chants les plus intenses et les plus durables connus. Ses chants oscillent autour de 10 à 40 Hz, dans la fenêtre acoustique optimale du canal SOFAR. Avec une intensité source pouvant atteindre 188 décibels, ces chants peuvent en théorie parcourir des milliers de kilomètres.
Les enregistrements SOSUS, ouverts progressivement à la recherche civile depuis 1991, ont confirmé cette portée. Dans des conditions favorables (océan calme, absence de bruit anthropique), les chants de baleines bleues ont été détectés à plus de 2 500 kilomètres de leur émission. Dans un océan préindustriel silencieux, deux baleines auraient théoriquement pu communiquer entre un continent et l’autre.
Les baleines à bosse (Megaptera novaeangliae) produisent des chants plus complexes mais à fréquences plus élevées (50 Hz à 2 kHz). Leur portée est donc plus limitée, généralement de l’ordre de 10 à 30 kilomètres. Mais la sophistication structurelle de ces chants — ordonnés en phrases, motifs, thèmes — fait leur célébrité.
Seuls les mâles chantent. Chaque population a son répertoire, qui évolue d’année en année — phénomène culturel documenté avec précision en Australie, à Hawaï et dans l’Atlantique. Lorsqu’un nouveau motif apparaît dans une population, il se propage progressivement à d’autres populations voisines via les zones d’alimentation polaire où les baleines de différentes régions se croisent.
Cette extraordinaire capacité de communication à longue distance est aujourd’hui compromise par le bruit anthropique. Le grondement basse fréquence des moteurs de cargos et pétroliers occupe exactement la même bande que les chants des grandes baleines. Dans les zones de trafic intense, la portée effective des communications a été réduite d’un facteur 10 ou plus.
Pour une baleine franche de l’Atlantique Nord dont la population est inférieure à 400 individus et qui doit trouver un partenaire à des centaines de kilomètres pour se reproduire, cette baisse de portée est une menace silencieuse mais critique. Les chants atteignent à peine 1 ou 2 km dans la baie de Fundy aujourd’hui, contre 10 km autrefois. Sans réduction du bruit océanique, plusieurs populations menacées pourraient ne jamais récupérer.
