Les cétacés interagissent-ils avec les requins ?

⏱ Durée : 6:41 📅 Publié le 2025-08-11 Regarder sur YouTube ↗

Les relations entre cétacés et requins sont infiniment plus complexes que ne le suggère l’imagerie populaire d’une simple confrontation entre prédateur et proie. Selon les espèces, les contextes et les régions du monde, ces interactions vont de la prédation pure à des stratégies de défense remarquables, en passant par la coexistence pacifique et même certaines formes d’évitement actif. Comprendre cette diversité, c’est plonger dans l’un des chapitres les plus fascinants de l’écologie marine.

Quand les orques chassent les requins

L’exemple le plus spectaculaire est celui des orques chasseuses de grands requins blancs en Afrique du Sud. Depuis 2017, deux orques mâles surnommées Port et Starboard (à cause de l’inclinaison opposée de leurs ailerons dorsaux) écument la côte sud-africaine et ciblent spécifiquement les Carcharodon carcharias. Leur particularité : elles ne mangent que le foie, organe particulièrement riche en lipides et donc en énergie, et abandonnent le reste de la carcasse.

Les techniques employées sont remarquablement précises. Les orques commencent généralement par percuter le requin pour le déstabiliser, puis le retournent sur le dos. Ce retournement déclenche un état de paralysie temporaire appelé immobilité tonique — un réflexe physiologique propre aux requins lorsqu’ils sont en position inversée. Pendant cet état, elles peuvent extraire le foie avec une précision chirurgicale. Un cas documenté a vu Starboard tuer seule un jeune requin blanc de 2,4 mètres en moins de 2 minutes.

L’impact écologique a été spectaculaire : la simple présence persistante de Port et Starboard sur une zone a fait fuir les grands blancs pendant des mois. Plusieurs baies sud-africaines historiquement fréquentées par les grands blancs (False Bay, Mossel Bay) ont vu leurs populations s’effondrer. Cette « peur écologique » a même des conséquences en cascade sur les phoques et autres proies habituelles des grands blancs.

La chasse coopérative et autres techniques

Les orques d’autres écotypes pratiquent également la chasse aux requins, avec des techniques variables. Les orques d’offshore du Pacifique Nord-Est se sont spécialisées dans les requins-dormeurs du Pacifique, qu’elles attaquent en eaux profondes — leurs dents montrent un usure caractéristique liée à la peau râpeuse de ces requins. En Nouvelle-Zélande, certaines orques ont été observées chassant des raies pastenagues jusque sur les plages.

Les cachalots, eux aussi, peuvent s’attaquer aux requins — particulièrement les grands mâles solitaires des hautes latitudes. Le requin grande-gueule, le requin pèlerin, le requin bleu, le requin-dormeur figurent occasionnellement au menu de ces géants. Avec leurs dents puissantes et leur force colossale, les cachalots peuvent l’emporter même face à des requins de grande taille.

Quand les requins chassent les cétacés

La relation s’inverse pour les petits cétacés. Les baleineaux de grandes espèces, les dauphins isolés et les marsouins sont des proies régulières pour plusieurs grands requins. Le requin tigre (Galeocerdo cuvier) et le requin-bouledogue (Carcharhinus leucas) sont particulièrement redoutables pour les jeunes dauphins. Les cicatrices semi-circulaires laissées par les dents triangulaires de ces requins sont visibles sur de nombreux dauphins adultes — preuves d’attaques survécues.

Le requin-pèlerin et le requin-baleine, malgré leur taille gigantesque, sont des planctonophages inoffensifs pour les cétacés et coexistent paisiblement avec eux dans les zones d’alimentation riches en zooplancton.

Les stratégies de défense des dauphins

Face à un requin, les dauphins ne sont pas démunis. Lorsqu’un grand requin menace un groupe de grands dauphins, on a observé plusieurs stratégies de défense collective. La plus efficace est l’attaque coordonnée: plusieurs dauphins encerclent le requin et le frappent à tour de rôle avec leurs rostres, ciblant particulièrement le foie et les branchies. Le rostre rigide d’un grand dauphin adulte (200-300 kg) peut infliger des blessures graves même à un grand requin.

En cas d’attaque sur un baleineau ou un jeune, les adultes forment souvent un cercle protecteur autour de lui, le maintenant en surface où il peut respirer tout en barrant l’accès au requin. Ces comportements de protection sont observés chez de nombreuses espèces de dauphins et témoignent d’une véritable solidarité collective.

Un partage écologique

Au-delà des interactions directes, cétacés et requins occupent souvent des niches écologiques complémentaires. Les requins-pèlerins et les baleines à fanons exploitent des bancs de plancton aux mêmes endroits sans concurrence directe. Les cachalots et les requins des grands fonds chassent dans des couches superposées de l’océan. Sur les charognes de baleines (whale falls), requins-dormeurs, requins-grande-gueule et autres charognards des abysses cohabitent avec d’autres espèces dans un véritable écosystème éphémère.

Ces deux lignées de grands prédateurs marins — apparues bien avant les humains, parfois séparées par 400 millions d’années d’évolution — ont eu largement le temps de développer un éventail complet d’interactions, des affrontements les plus violents aux coexistences les plus paisibles. Loin du simple combat « requin contre dauphin » des films d’aventure, leur relation est l’une des plus riches du règne marin.


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