Certaines espèces de cétacés pratiquent-elles la chasse coopérative ?

⏱ Durée : 6:26 📅 Publié le 2025-07-27 Regarder sur YouTube ↗

La chasse coopérative est l’un des comportements les plus sophistiqués observables dans le règne animal — un comportement qui exige communication, planification, partage des rôles et confiance mutuelle. Chez les cétacés, elle atteint des sommets de raffinement chez plusieurs espèces. De l’orque qui pratique le wave washing antarctique à la baleine à bosse qui crée des filets de bulles en Alaska, en passant par le dauphin qui herd ses proies vers la côte, la diversité des techniques rend cette question fascinante.

Les orques : les championnes incontestées

Aucun cétacé ne déploie autant de techniques coopératives que l’orque. Selon les écotypes et les régions, elle pratique un éventail remarquable : le carrousel feeding en Norvège, où plusieurs orques encerclent un banc de harengs pour le concentrer en boule serrée et le piéger ; les échouages volontaires sur les plages d’Argentine ou des îles Crozet pour capturer otaries et éléphants de mer ; le wave washing antarctique pour faire glisser un phoque d’une plaque de glace ; et plus récemment documentés, les attaques coordonnées contre les grands requins blancs en Afrique du Sud.

Ce qui frappe au-delà de la variété, c’est la coordination. Chaque orque a son rôle dans l’attaque. Une va distraire ou pousser, une autre va frapper, une autre va surveiller. Les répétitions montrent que ces rôles ne sont pas tirés au sort : ils sont assignés de manière relativement stable, certains individus ayant des spécialités. Cette planification reflète une intelligence sociale exceptionnelle.

Les baleines à bosse : le filet de bulles

Les baleines à bosse (Megaptera novaeangliae) du sud-est de l’Alaska et de l’Antarctique pratiquent l’une des chasses coopératives les plus spectaculaires : le bubble net feeding. Plusieurs baleines plongent ensemble sous un banc de harengs ou de krill. L’une d’elles tourne en spirale ascendante en relâchant un mur de bulles d’air par son évent, créant une véritable « cage » invisible qui piège les proies. Une autre émet un cri grave et puissant qui les concentre encore davantage au centre. Toutes les baleines remontent alors simultanément, bouche grande ouverte, à travers le banc piégé.

Une seule bouchée collective de ce type peut nourrir plusieurs baleines pour la journée. La précision de la synchronisation, la division des rôles (souffleuse, crieuse, charges) et l’efficacité énergétique font de cette technique l’un des plus beaux exemples de culture animale. Elle se transmet par apprentissage social, de mère à veau et entre individus, et n’est pas pratiquée par toutes les populations de baleines à bosse — preuve de sa nature culturelle plutôt que génétique.

Les dauphins : herding et autres tactiques

Les grands dauphins et autres delphinidés pratiquent eux aussi des chasses coopératives. Sur la côte est des États-Unis, le strand feeding (chasse par échouage) est documenté en Caroline du Sud et en Géorgie : des groupes de dauphins encerclent un banc de poissons et le poussent énergiquement vers le rivage, créant une vague qui projette les poissons sur la rive boueuse. Les dauphins se précipitent ensuite à demi-échoués pour les attraper, avant de glisser à nouveau dans l’eau.

Dans le détroit de Gibraltar, les orques résidentes pratiquent une chasse au thon rouge particulièrement spectaculaire : plusieurs individus poursuivent un thon adulte pendant des kilomètres jusqu’à l’épuisement. Cette technique exige une endurance collective et une persistance que le thon, malgré sa vitesse de pointe supérieure, finit par ne plus pouvoir soutenir.

Une coopération même avec les humains

L’un des cas les plus extraordinaires est celui de Laguna, au Brésil. Depuis le XIXe siècle, une population locale de grands dauphins coopère avec les pêcheurs humains pour capturer le mulet. Les dauphins rabattent les poissons vers les filets tenus par les pêcheurs en eaux peu profondes, signalant le moment de jeter les filets par une plongée caractéristique. Les pêcheurs nourrissent ensuite les dauphins avec une partie de la pêche.

Cette coopération interspécifique, transmise sur près de 200 ans entre dauphins et entre familles de pêcheurs, est unique au monde. Elle est aujourd’hui menacée par la pollution et l’urbanisation, et plusieurs études scientifiques tentent de préserver ce patrimoine biologico-culturel exceptionnel.

Instinct ou apprentissage ?

La grande question reste celle de la part respective de l’instinct et de l’apprentissage. La réponse semble claire pour la plupart des techniques documentées : elles sont apprises, pas innées. Les jeunes orques observent leurs aînés pendant des années avant de participer activement. Les jeunes baleines à bosse n’adoptent pas le bubble net feeding spontanément — elles l’imitent. Le strand feeding des dauphins de Caroline du Sud n’est pratiqué que par certaines familles maternelles, formant des « écoles de chasse » locales.

Cette dimension culturelle de la chasse coopérative chez les cétacés rapproche leurs sociétés des nôtres — où l’apprentissage social transmet le savoir de génération en génération. Au-delà du spectacle, c’est l’une des raisons fondamentales qui rendent la conservation des cétacés si importante : chaque population éteinte emporte avec elle un savoir-faire unique, perdu à jamais.


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