Surnommé « le canari des mers » en raison de la richesse extraordinaire de ses vocalisations, le béluga (Delphinapterus leucas) est un cétacé arctique d’une beauté et d’une originalité saisissantes. Sa peau blanc immaculé, son front bombé incroyablement mobile, son répertoire acoustique surprenant en font l’un des cétacés les plus reconnaissables — et l’un des plus aimés du grand public.
Le mot « béluga » vient du russe belukha (le mâle) ou belugha (la femelle), dérivés de l’adjectif belyi, « blanc ». Le nom évoque directement la coloration de l’adulte. Attention à ne pas confondre avec le beluga qui désigne aussi un grand poisson esturgeon de la mer Caspienne — deux espèces sans rapport mais aux noms identiques.
Le béluga appartient à la petite famille des Monodontidae, qui ne compte que deux espèces : le béluga et le narval (Monodon monoceros). Ces deux cétacés arctiques sont des cousins proches, partageant plusieurs particularités anatomiques liées à leur adaptation à la banquise. Ce sont tous deux des odontocètes — des cétacés à dents — apparentés évolutivement aux dauphins et aux orques.
L’image classique du béluga est celle d’un cétacé entièrement blanc. Mais cette blancheur n’est pas présente dès la naissance. Les baleineaux naissent gris foncé, parfois presque brunâtre. Leur coloration s’éclaircit progressivement avec l’âge, devenant grise, puis blanchâtre, et enfin entièrement blanche vers l’âge de 6 à 8 ans, qui correspond à la maturité sexuelle.
Cette particularité — couleur claire chez l’adulte, sombre chez le jeune — est rare chez les mammifères marins. Elle pourrait offrir un avantage de camouflage aux jeunes contre les prédateurs (notamment les orques, qui pénètrent désormais davantage dans l’Arctique avec la fonte des glaces), tandis que la couleur blanche adulte servirait au camouflage dans la banquise et à la communication visuelle au sein du groupe.
Le béluga est de taille modeste pour un cétacé : 3 à 5 mètres de long pour un poids variant de 500 kg à 1,5 tonne chez les gros mâles. Son corps est trapu, sans nageoire dorsale (une adaptation à la vie sous la banquise — la dorsale gênerait la nage sous la glace).
Sa caractéristique anatomique la plus remarquable est son front bombé exceptionnellement mobile — le melon. Chez la plupart des cétacés, le melon est une structure relativement statique. Chez le béluga, il est si déformable qu’on peut littéralement voir l’animal le bomber, le rétracter, le pointer par des contractions musculaires actives. C’est l’un des rares cétacés où cette mobilité est visible à l’œil nu. Le melon focalise les sons d’écholocation, et sa déformation permet au béluga d’orienter activement son faisceau acoustique, comme on orienterait une lampe-torche.
Le surnom « canari des mers » date du XIXe siècle, quand les marins entendaient à travers la coque des navires les vocalisations remarquablement variées du béluga. Son répertoire acoustique combine sifflements, gloussements, claquements, grincements et bien d’autres sons — un véritable concert sous-marin. Le béluga peut produire jusqu’à 50 types de vocalisations différentes, ce qui en fait l’un des cétacés les plus « bavards » connus.
Plus extraordinaire encore, des cas de mimétisme vocal de la parole humaine ont été documentés en captivité. Le cas le plus célèbre est NOC, un béluga gardé à San Diego dans les années 1980, capable de reproduire des séquences ressemblant à des mots humains avec une telle exactitude qu’on a un temps cru entendre un plongeur parler. NOC parvenait à modifier la pression dans ses voies nasales pour imiter la fréquence et l’enveloppe de la voix humaine — exploit d’apprentissage vocal exceptionnel.
Les bélugas vivent principalement dans les eaux arctiques et subarctiques: Russie, Canada, Groenland, Alaska, Norvège. Ils forment des populations relativement distinctes, certaines migratoires (les bélugas de la mer de Beaufort), d’autres résidentes (la population isolée de l’estuaire du Saint-Laurent au Québec, par exemple).
La population du Saint-Laurent est emblématique. Estimée à environ 900 individus, elle est gravement menacée par la contamination chimique — les bélugas y présentent les niveaux de PCB parmi les plus élevés au monde. Les femelles transfèrent ces contaminants à leur lait, compromettant la santé reproductive de toute la lignée.
Plus globalement, le réchauffement climatique modifie rapidement les habitats arctiques. La fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes (avec le bruit qui les accompagne), permet aux orques de pénétrer plus au nord (un nouveau prédateur), et perturbe les espèces proies dont dépend le béluga. Pour ce cétacé adapté depuis des millénaires aux eaux glacées, l’avenir s’écrit dans un Arctique en transformation rapide — défi majeur pour sa survie à long terme.
