Comment les baleines à bosse chassent-elles avec des filets de bulles ?

L’aube vient à peine de poindre sur les eaux glacées du sud-est de l’Alaska, et dix baleines à bosse s’apprêtent à exécuter l’une des chorégraphies les plus stupéfiantes du règne animal. En quelques minutes, elles vont coordonner leur plongée, leur respiration, leurs émissions sonores et leur remontée pour piéger un banc entier de harengs dans un cylindre de bulles d’air — puis en avaler plusieurs centaines de kilos en une seule bouchée collective. Le spectacle, filmé pour la première fois sous l’eau en 1983, n’a cessé depuis de fasciner biologistes et grand public. La chasse au filet de bulles (bubble net feeding) est aujourd’hui considérée comme l’un des plus beaux exemples documentés de culture animale.

Réponse courte: un groupe de baleines à bosse plonge sous un banc dense de proies. L’une d’elles tourne en spirale ascendante en relâchant un mur de bulles d’air par l’évent, créant une cage acoustique et visuelle invisible. Une autre baleine émet un cri grave et puissant qui concentre les proies au centre. Toutes les baleines remontent ensuite verticalement, bouche grande ouverte, à travers le banc piégé. Le rendement énergétique est exceptionnel, et la technique se transmet culturellement de mère à veau.

La chorégraphie en détail

Tout commence par le repérage. Plusieurs baleines à bosse — généralement entre quatre et vingt individus — patrouillent dans une zone connue pour ses concentrations de harengs, capelans ou krill. Elles plongent ensemble, descendent à une profondeur de trente à cinquante mètres, puis se rassemblent sous le banc cible. Une fois en position, l’orchestration commence.

Une baleine désignée, le bubble blower, entame une spirale ascendante autour du banc en relâchant régulièrement de l’air par son évent. À chaque expiration, une chaîne de bulles s’élève vers la surface en formant un cylindre dont le diamètre peut atteindre vingt à trente mètres. Vu de dessus, cela ressemble à un anneau de bulles qui se referme. Sous l’eau, c’est un mur translucide qui s’élève. Pour les poissons, ce mur est infranchissable: les bulles diffusent la lumière et perturbent leur perception, brouillent leur sens latéral (qui détecte les mouvements de l’eau), et créent une barrière acoustique. Ils restent à l’intérieur.

Simultanément, une autre baleine du groupe — le caller — émet un puissant cri d’appel. Enregistré pour la première fois en 1985 par Cynthia D’Vincent et son équipe à Glacier Bay, ce cri est un son grave modulé en fréquence, autour de cinq cents hertz, durant plusieurs secondes et atteignant cent quatre-vingt-cinq décibels à la source. Sa fonction reste partiellement débattue, mais l’hypothèse dominante est qu’il désoriente les poissons et les concentre vers le centre de la spirale. Les harengs paniqués se regroupent en boule serrée. Il y a peut-être aussi une fonction de coordination entre les baleines elles-mêmes : un signal qui indique le moment d’agir.

Le mur de bulles atteint la surface. Le banc est concentré au maximum. C’est le moment. Toutes les baleines, qui se sont positionnées sous le banc, remontent verticalement bouche grande ouverte. Elles traversent le banc à pleine vitesse, leurs sillons jugulaires s’étirant en accordéon pour emmagasiner un volume d’eau et de poissons impressionnant. Elles émergent à la surface, ferment la mâchoire, expulsent l’eau à travers les fanons et avalent la prise. Chaque baleine peut récupérer ainsi plusieurs dizaines de kilos de poisson en une seule bouchée coordonnée.

Une culture pas partagée par toutes les baleines

Le bubble net feeding n’est pas un comportement universel chez la baleine à bosse. Il est particulièrement documenté dans le sud-est de l’Alaska (Glacier Bay, Frederick Sound) et autour de la péninsule Antarctique. Il a été observé plus rarement dans l’Atlantique Nord, et reste exceptionnel ailleurs. À l’intérieur même d’une zone géographique, tous les individus ne pratiquent pas cette technique. Certains chassent seuls, d’autres en duo, d’autres seulement en groupes coordonnés.

Cette distribution non-aléatoire suggère que le bubble net est une innovation culturelle, transmise par apprentissage social, et non un comportement génétiquement programmé. Une étude longue durée publiée dans Science en 2013 par Jenny Allen, Mason Weinrich et leurs collègues, a permis de le démontrer rigoureusement. En suivant pendant trente ans une population de baleines à bosse du golfe du Maine, ils ont reconstitué la diffusion d’une technique alimentaire nouvelle — le lobtail feeding, variante du bubble net qui commence par un coup de queue à la surface — d’individu à individu, et démontré qu’elle suivait les patterns d’une transmission sociale par observation.

L’invention du lobtail feeding

L’histoire du lobtail feeding est particulièrement parlante. Avant 1980, aucune baleine du golfe du Maine n’était observée frappant la surface avec sa caudale avant de plonger pour produire un filet de bulles. Cette année-là, un seul individu est observé en train d’inventer la séquence. Dans les années qui suivent, quelques baleines proches géographiquement et socialement de l’inventeur originel adoptent la même technique. En 2007, près de trente ans plus tard, environ trente-sept pour cent de la population du golfe du Maine pratique le lobtail feeding. La diffusion suit les liens sociaux observés : les baleines apprennent en regardant celles qu’elles côtoient.

C’est l’un des rares cas où l’on dispose d’une traçabilité temporelle complète d’une innovation culturelle dans une population sauvage de grand mammifère. À comparer avec l’apparition du lavage des patates par les macaques d’Imo au Japon, ou la fabrication d’« éponges-outils » par les dauphins de Shark Bay : autant d’exemples qui obligent à reconsidérer l’idée que la culture serait une exclusivité humaine.

Un investissement énergétique précis

Pourquoi cette technique compliquée plutôt que la chasse individuelle ? Pour des raisons d’économie énergétique. Une baleine à bosse adulte doit consommer environ une tonne de nourriture par jour en saison d’alimentation. Elle doit accumuler assez de graisse pendant les quelques mois d’été pour traverser ensuite des milliers de kilomètres jusqu’aux eaux tropicales de reproduction, où elle ne s’alimentera plus. Chaque bouchée doit compter.

Le bubble net feeding multiplie le rendement par bouchée. En piégeant un banc déjà dense, en le concentrant encore avec le cri, et en l’engloutissant à plusieurs, les baleines récupèrent davantage de proies par unité d’effort que si chacune chassait isolément. La technique partage aussi le coût énergétique — souffler des bulles est moins fatigant lorsqu’on tourne en spirale et qu’on ne traverse pas le banc soi-même. Les liens sociaux jouent enfin un rôle de stabilisation : des baleines qui chassent ensemble régulièrement se reconnaissent, se coordonnent mieux, et améliorent leur rendement collectif avec le temps.

Sources

  • Allen, J., Weinrich, M., Hoppitt, W. & Rendell, L. (2013). « Network-based diffusion analysis reveals cultural transmission of lobtail feeding in humpback whales ». Science, 340(6131), 485-488.
  • Wiley, D., Ware, C., Bocconcelli, A. et al. (2011). « Underwater components of humpback whale bubble-net feeding behaviour ». Behaviour, 148(5-6), 575-602.
  • D’Vincent, C.G., Nilson, R.M. & Hanna, R.E. (1985). « Underwater observations and recording of feeding behavior and underwater vocalizations of southeastern Alaska humpback whales ». Scientific Reports of the Whales Research Institute, 36.
  • Whitehead, H. & Rendell, L. (2015). The Cultural Lives of Whales and Dolphins. University of Chicago Press.
  • Hain, J.H.W. et al. (1982). « Feeding behavior of the humpback whale (Megaptera novaeangliae) in the western North Atlantic ». Fishery Bulletin, 80.

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