L’utilisation d’outils a longtemps été considérée comme une marque distinctive de l’intelligence humaine. Puis on l’a découverte chez les grands singes. Puis chez les corvidés. Puis chez les loutres de mer. Et — l’une des révélations les plus fascinantes de l’éthologie marine — chez plusieurs populations de dauphins. La technique la plus emblématique, baptisée sponging (« pêche à l’éponge »), est une véritable fenêtre ouverte sur les capacités cognitives et culturelles des cétacés.
Tout commence en Australie occidentale, dans la baie de Shark Bay. Depuis le milieu des années 1980, une équipe de biologistes — notamment Janet Mann et Rachel Smolker — étudie une population de grands dauphins qui présente un comportement unique : certains individus détachent des éponges marines coniques (du genre Echinodictyum) sur le fond marin et les enfilent sur leur rostre, comme un gant ou un dé à coudre.
Le but de cette technique est d’explorer les fonds sableux et rocailleux pour y chercher des proies cachées. L’éponge protège le délicat rostre du dauphin des piqûres, des coraux acérés, des arêtes et des coquillages. Sans cette protection, l’animal renoncerait probablement à cette stratégie de chasse de fond.
Ce qui rend le sponging particulièrement intéressant n’est pas seulement l’utilisation d’un outil — mais le fait qu’il ouvre une niche écologique inaccessible aux autres dauphins. Les proies recherchées sont notamment des perches de sable (Parapercis nebulosa), petits poissons qui s’enterrent dans le sédiment.
Particularité cruciale : ces poissons ne possèdent pas de vessie natatoire — l’organe gazeux qui rend la plupart des poissons facilement détectables par écholocation. Les dauphins « ordinaires » ne les repèrent donc pas. Les dauphins « éponge », eux, les délogent du sable en fouillant directement. C’est une niche alimentaire exclusivement accessible à ceux qui maîtrisent la technique de l’éponge.
Les études génétiques ont révélé une particularité encore plus remarquable : le sponging se transmet quasi exclusivement de mère à fille. Les jeunes femelles apprennent en accompagnant leur mère pendant des années, en observant ses mouvements, en testant elles-mêmes les éponges. Cette transmission verticale entre femelles forme une véritable lignée matrilinéaire de spécialistes.
Les jeunes mâles, eux, n’apprennent que rarement cette technique. Cette asymétrie sexuelle reste mystérieuse — peut-être liée à la dispersion des mâles lors de la maturité, qui interrompt la transmission, ou à des dynamiques sociales propres aux mâles qui privilégient d’autres formes de coopération (les fameuses « alliances de mâles » de Shark Bay).
Le sponging n’est pas le seul exemple documenté d’utilisation d’outils chez les dauphins. À Shark Bay également, on a observé le shelling: certains dauphins poursuivent des poissons jusque dans de grandes coquilles vides de gastropodes (notamment des conques), puis remontent la coquille en surface pour faire glisser le poisson piégé directement dans leur bouche. Cette technique, encore plus récente, semble également se diffuser culturellement.
Dans d’autres régions du monde, des dauphins ont été observés en train d’utiliser des fragments de corail, des morceaux d’algues, voire des restes de plastique flottants pour des comportements ludiques ou exploratoires. L’imagination des dauphins face aux objets de leur environnement semble être l’une des sources principales de l’innovation comportementale chez les cétacés.
Le sponging de Shark Bay est aujourd’hui considéré comme l’un des exemples les mieux documentés de culture animale. Il remplit tous les critères : c’est un comportement appris (non inné), variant entre populations (toutes les populations de grands dauphins n’en font pas), transmis par apprentissage social, et stable sur plusieurs générations.
Cette découverte a des implications philosophiques et biologiques majeures. Elle confirme que l’idée d’une culture exclusivement humaine est obsolète. Plusieurs espèces non humaines — chimpanzés, dauphins, cachalots, baleines à bosse — possèdent des cultures à part entière, avec leurs traditions, leurs innovations, leurs transmissions générationnelles. Conserver ces espèces, c’est conserver non seulement leur ADN, mais aussi leur patrimoine culturel — patrimoine dont chaque population éteinte emporte avec elle des techniques uniques, perdues à jamais.
