La mer Noire, ce bassin semi-fermé entre l’Europe et l’Asie, n’évoque pas immédiatement les cétacés. Pourtant, elle abrite trois sous-espèces de cétacés endémiques — c’est-à-dire qu’on ne les trouve nulle part ailleurs dans le monde. Ces populations isolées depuis plusieurs millénaires se sont adaptées aux conditions très particulières de cette mer aux eaux moins salées, soumise à des pressions humaines majeures.
La mer Noire est une mer presque fermée, reliée à la Méditerranée uniquement par les détroits du Bosphore et des Dardanelles. Elle reçoit d’énormes apports d’eau douce des grands fleuves (Danube, Don, Dniepr, Dniestr), ce qui en fait une mer relativement peu salée (17-18 g/L de sel contre 38 g/L en Méditerranée). En dessous d’environ 150 mètres, ses eaux sont anoxiques — totalement dépourvues d’oxygène, ce qui rend les profondeurs impropres à la vie complexe. Tous les cétacés y sont donc confinés aux couches superficielles.
Cet isolement géographique et ces conditions particulières ont favorisé l’évolution de populations distinctes de cétacés depuis des milliers d’années — assez longtemps pour que la science les considère aujourd’hui comme des sous-espèces séparées de leurs cousines des autres mers.
La première espèce résidente est le grand dauphin de la mer Noire (Tursiops truncatus ponticus). Génétiquement et morphologiquement distincte du grand dauphin commun, cette sous-espèce occupe l’ensemble de la mer Noire, y compris le détroit de Kertch et la mer d’Azov. Sa taille moyenne est légèrement inférieure à celle de ses cousines méditerranéennes.
Son statut est très préoccupant. Classée en danger par l’UICN, sa population est estimée à moins de 1 000 individus, en déclin continu depuis des décennies. Les causes principales : les captures accidentelles dans les filets de pêche, la pollution chimique massive du bassin (rejets industriels, agricoles et urbains), les épidémies de morbillivirus qui ont décimé plusieurs centaines d’individus dans les années 1990 et 2010.
La deuxième sous-espèce est le dauphin commun de la mer Noire (Delphinus delphis ponticus). Il vit en groupes plus importants que le grand dauphin local — plusieurs dizaines, parfois plus de cent individus —, et fréquente surtout les eaux du large. Son régime alimentaire repose principalement sur les anchois et le sprat, deux petits poissons pélagiques cruciaux de l’écosystème de la mer Noire.
La population de dauphins communs de la mer Noire a connu un effondrement historique. Au XXe siècle, les chasses commerciales (notamment dans les années 1930-1960) ont décimé plusieurs centaines de milliers d’individus pour leur graisse et leur viande. Les estimations actuelles tournent autour de quelques dizaines de milliers — chiffre considérable comparé au grand dauphin local, mais en recul constant face à la surpêche de leurs proies et à la pollution.
La troisième sous-espèce, et probablement la plus menacée, est le marsouin commun de la mer Noire (Phocoena phocoena relicta). Plus petit (1,4 à 1,7 m), discret, vivant en groupes très réduits, il occupe les eaux côtières de l’ensemble du bassin et même la mer d’Azov. C’est le plus emblématique des trois — et celui dont la population a le plus dramatiquement chuté.
Plus de 10 000 marsouins par an mouraient autrefois dans les filets maillants turcs et ukrainiens — chiffre extrêmement élevé pour une population dont la taille totale est aujourd’hui estimée à moins de quelques milliers. Les épidémies de morbillivirus, en 1990 et 2014, ont également causé des mortalités massives. La sous-espèce est classée en danger par l’UICN.
Depuis 2022, la situation des cétacés de la mer Noire s’est encore détériorée à cause de la guerre en Ukraine. Les sonars militaires utilisés par les forces navales, les explosions sous-marines, le trafic militaire intense, et la pollution accrue ont provoqué une mortalité anormale. Les autorités ukrainiennes et turques ont signalé l’échouage de centaines de dauphins et marsouins en 2022-2023, dans des proportions jamais documentées auparavant. Les autopsies ont montré des traumatismes acoustiques et des lésions internes compatibles avec une exposition à des sources sonores intenses.
La conservation des cétacés de la mer Noire requiert une coopération entre six pays bordiers (Russie, Ukraine, Roumanie, Bulgarie, Turquie, Géorgie) — coopération aujourd’hui particulièrement difficile compte tenu du contexte géopolitique. L’accord ACCOBAMS (Accord sur la conservation des cétacés de la mer Noire, de la Méditerranée et de la zone atlantique adjacente) fournit un cadre juridique, mais sa mise en œuvre concrète reste fragile.
Ces trois sous-espèces endémiques, fruits d’une évolution insulaire en mer fermée, illustrent à la fois la richesse biologique méconnue de la mer Noire et la fragilité extrême des populations isolées de cétacés face aux pressions humaines cumulées. Leur survie à long terme reste incertaine.
